Les spectacles selon Rousseau

Lettre sur les spectacles d'Alembert Rousseau

Les inconvénients des spectacles dépassent leurs avantages. Rousseau défend cette thèse dans sa Lettre sur les spectacles en réponse à l’article « Genève » de l’Encyclopédie, dans lequel d’Alembert plaide pour l’établissement d’un théâtre dans la ville suisse. C’est l’occasion pour le philosophe d’analyser en détail l’effet des spectacles en général, de comparer ceux des Anciens et ceux de son époque.

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Les spectacles ont des effets psychologiques néfastes. Rousseau répond à d’Alembert qu’ils ne peuvent pas instruire le peuple, parce leur seul but est de lui plaire. En effet, l’auteur de théâtre flatte systématiquement les passions, il excite les penchants populaires alors qu’il faudrait les modérer. La raison n’a pas sa place sur scène (un stoïcien serait un personnage ennuyeux, par exemple). Plus fondamentalement, le théâtre ne change pas les sentiments ni les mœurs, il se contente de les suivre et de les embellir — une bonne pièce est toujours en phase avec les mœurs de son temps. Les spectacles ne rendront donc jamais meilleurs les méchants, puisqu’ils ne font que remuer ce qui est déjà en nous. Ainsi, Rousseau condamne l’hypocrisie du spectateur : « Au fond, demande-t-il, quand un homme est allé admirer de belles actions dans des fables et pleurer des malheurs imaginaires, qu’a-t-on encore à exiger de lui ? N’est-il pas content de lui-même ? Ne s’applaudit-il pas de sa belle âme ? [… ] Que voudrait-on qu’il fit de plus ? Qu’il pratiquât la vertu lui-même ? » (Lettres sur les spectacles). La représentation des grands sentiments et des grands principes favorise paradoxalement une forme de procrastination : satisfaits par la catharsis, les spectateurs économisent la pratique de la vertu. Rousseau diagnostique que le trouble ressenti pendant et après les spectacles réduit notre capacité à maîtriser nos passions.

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Rousseau nuance sa condamnation des spectacles

Les spectacles ont des effets moraux néfastes. Rousseau attribue cela à deux influences pernicieuses : l’exemple des personnages, d’une part, et celui des acteurs, d’autre part. Tout d’abord, le contenu des pièces de théâtre (notamment les comédies) diffuse le vice. Le philosophe pointe du doigt l’immoralité de la scène française, laquelle caricature l’authentique vertu (comme à travers le personnage du misanthrope de Molière[1]) et inspire des fantasmes. À ses yeux, les « horreurs » représentées en France sont plus barbares que les massacres de gladiateurs de la Rome antique. Le théâtre enseigne plus généralement à surestimer les femmes, à surinvestir la passion amoureuse, ou encore à mépriser la vieillesse. Rousseau dénonce également l’influence pernicieuse des comédiens, contre lesquels le préjugé est universel : « Je vois en général que l’état de comédien est un état de licence et de mauvaises mœurs ; que les hommes y sont livrés au désordre ; que les femmes y mènent une vie scandaleuse ; que les uns et les autres, avares et prodigues tout à la fois, toujours accablés de dettes et toujours versant l’argent à pleines mains, sont aussi peu retenus sur leurs dissipations, que peu scrupuleux sur les moyens d’y pourvoir » (Lettre sur les spectacles). Pourquoi donc des lois romaines auraient-elles déchu les comédiens de leur citoyenneté et réduit les actrices au rang de prostituées ? Parce que le talent de comédien combine le mensonge et la prostitution. Aucune loi ne pourra empêcher que ce mélange ne corrompe la jeunesse, estime Rousseau.

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L’effet relatif des spectacles dépend toutefois de la société. Rousseau admet qu’il est difficile d’estimer les véritables incidences du théâtre, parce que chacun — les responsables religieux comme les gens du monde — n’envisage la question que par ses préjugés. En pratique, elles dépendent des caractéristiques du peuple : sa religion, son gouvernement, ses lois, ses coutumes, ses préjugés, le climat, etc. Dans une petite république comme Genève, les spectacles nuiront à la vie sociale : « L’on croit s’assembler au spectacle, écrit Rousseau, et c’est là que chacun s’isole ; c’est là qu’on va oublier ses amis, ses voisins, ses proches, pour s’intéresser à des fables, pour pleurer les malheurs des morts, ou rire aux dépens des vivants » (Lettre sur les spectacles). Dans le détail, les spectacles nuisent au zèle et à la concentration au travail ; ils coûtent du temps et de l’argent ; ils excitent l’émulation des femmes pour paraître ; enfin, ils occasionnent des dépenses publiques supplémentaires. Rousseau préfère que les Genevois s’en tiennent aux fêtes publiques, aux bals, et aux cercles. Dans les grandes villes, en revanche, les spectacles ont un effet relatif positif : ils font baisser le niveau général du vice. Ils distraient le peuple de ses misères et empêchent que les mauvaises mœurs ne tournent au crime. Ainsi, « quand le peuple est corrompu, les spectacles lui sont bons, et mauvais quand il est bon lui-même ». Rousseau prévient qu’établir les spectacles à Genève, ce sera la transformer en Paris, le royaume des apparences.

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[1] Le théâtre de Molière est « une école de vices et de mauvaises mœurs ».

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