sadisme marquis de Sade

Le sadisme est la théorisation d’une pratique. Le biographe Maurice Lever montre dans Sade que la doctrine du marquis de Sade s’explique efficacement par sa vie et par son expérience de libertin. Le sadisme aurait d’abord été incarné dans les nombreuses transgressions du scandaleux libertin, payées de nombreuses années d’enfermement passées à écrire, avant qu’il ne les retranscrive dans ses romans.

>> Le crépuscule des idoles selon Nietzsche sur un post-it

Le sadisme affirme la primauté du plaisir. Fils d’un des plus brillants modèles de libertin du règne de Louis XV, arraché à sa mère dès l’âge de quatre ans, et initié aux mystères du sexe dans la forteresse de son oncle, un abbé libertin, le marquis de Sade concevait naturellement le bonheur comme l’assouvissement sans frein du plaisir. Il a ainsi pâti d’une réputation exécrable très tôt, dès la vingtaine. Il fréquentait assidûment les maisons closes, au su et au vu de tout le monde, y compris au nez de la police, alors même que son père lui cherchait un parti. Les pratiques du marquis de Sade n’ont pas cessé après son mariage, et les interdits ne l’arrêtaient pas davantage. Il est par exemple tombé amoureux de sa belle-sœur, une vierge chanoinesse, car l’inceste constituait pour lui une forme de paroxysme érotique. De fait, sa doctrine était que le plaisir est le principe et la fin de toute chose. « Livrez-vous, Eugénie, commande-t-il ; abandonnez tous vos sens au plaisir ; qu’il soit le seul dieu de votre existence ; c’est à lui seul qu’une jeune fille doit tout sacrifier, et rien à ses yeux ne doit être aussi sacré que le plaisir » (La philosophie dans le boudoir). Le marquis de Sade avait cependant une conception altière du vice en vertu de laquelle il méprisait la veine érotique populaire.

>> L’hédonisme d’Aristippe sur un post-it

Le sadisme du marquis de Sade combine le théâtre et la violence 

Le sadisme se nourrit de la violence. Élevé avec la conviction d’appartenir à une espèce supérieure et portant sur lui toute sa vie une morgue aristocratique, le marquis de Sade se sentait légitime à se servir des autres. Sa nature despotique aurait probablement développé un penchant masochiste dans les établissements religieux, où les châtiments corporels, l’homosexualité et la pédérastie étaient répandus. La violence du sadisme semble plus précisément dirigée contre les religions, les femmes et la maternité. Dans la perspective psychanalytique, elle serait liée à la haine de la mère, laquelle aurait créé un complexe œdipien négatif, l’alliance du fils et du père contre la mère. Le marquis de Sade se fait plus généralement le chantre de l’« isolisme » (terme de son invention), selon lequel autrui ne serait qu’un instrument, aussi bien dans le désir sexuel que dans la relation sociale. « Toutes les créatures, pose-t-il, naissent isolées et sans aucun besoin les uns des autres. […] Le prochain ne m’est rien : il n’y a pas le plus petit rapport entre lui et moi » (Juliette). Il manifestait ainsi une absence totale d’empathie, la souffrance d’autrui étant à ses yeux dépourvue de toute valeur pour le sujet. L’attitude du marquis de Sade était d’ailleurs parfaitement cohérente avec cette position, tant avec les femmes, dont il se plaisait à provoquer l’effroi, qu’avec son personnel et ses intendants, qu’il traitait violemment et en s’affranchissant de tout principe moral (mépris, mensonges, trahisons, etc.).

>> La violence symbolique de Bourdieu sur un post-it

Le sadisme repose sur la mise en scène du plaisir. Grand passionné de théâtre qui a cherché à faire représenter ses propres pièces, sans succès notables, jusqu’à la fin de sa vie, le marquis de Sade avait déjà exercé son talent, à l’abri des regards, lors de ses parties fines. En maître de cérémonie, il commande les postures, focalise le plaisir sur certaines parties du corps ; il compose les scènes, organise les groupes, déplace et rassemble les partenaires ; il insiste pour soigner certains détails. « L’imagination est l’aiguillon des plaisirs, affirme-t-il ; dans ceux de cette espèce, elle règle tout, elle est le mobile de tout ; or n’est-ce pas par elle que l’on jouit ? N’est-ce pas d’elle que viennent les voluptés les plus piquantes ? » (La philosophie dans le boudoir). La figure majeure du plaisir sadien est la concomitance de la sodomie hétérosexuelle et de la sodomie passive. Cependant, le marquis de Sade compliquait considérablement les mises en scène en approfondissant les combinaisons, en poussant les contorsions des partenaires, et l’endurance des victimes. Dans ses écrits, elles atteignent un niveau d’impossibilité qui leur a attiré le reproche de tuer l’excitation. La particularité de la théâtralité du sadisme réside enfin dans la coïncidence de l’univers carcéral avec l’univers du plaisir. L’autarcie du château de La Coste, par exemple, protégeait le plaisir du marquis de Sade contre l’extérieur et délimitait symboliquement le territoire de sa liberté.

>> Le plaisir selon Épicure sur un post-it