scepticisme Montaigne Essais Apologie de Raymond Sebond

Le scepticisme de Montaigne est original. Si l’écrivain s’inscrit dans la tradition sceptique antique, dont il fait d’ailleurs un exposé assez fidèle, il propose toutefois, notamment dans ses Essais, un scepticisme moderne qui rénove les versions antérieures en s’appuyant sur sa propre pensée et en répondant à la situation intellectuelle du Moyen Âge. Pour ce faire, il adopte une forme littéraire originale, qui va droit aux hommes et aux choses.

>> Le scepticisme de Pyrrhon sur un post-it

Le scepticisme de Montaigne pointe du doigt le dogmatisme. Alors que l’écrivain avait peu de contact avec les développements scientifiques de son époque, il fait preuve d’une conscience intellectuelle scrupuleuse, très difficile à surprendre. Refusant les doctrines qui prétendent définir l’homme par sa relation à l’univers ou à Dieu, il voit la même vanité chez les hommes de science les plus réputés et chez les faiseurs de miracles. Faisant une sorte de bilan de la science de son temps, il juge par exemple la révolution copernicienne avec beaucoup de recul : « Le ciel et les étoiles, écrit Montaigne, ont branlé trois mille ans ; tout le monde l’avait ainsi cru, jusqu’à ce que quelqu’un s’avisa de maintenir que c’était la terre qui se mouvait […] ; et, de notre temps, Copernic a si bien fondé cette doctrine qu’elle suffit à établir toutes les conséquences astronomiques. […] Qui sait qu’une tierce opinion, d’ici à mille ans, ne renverse les deux précédentes ? »[1] (Apologie de Raymond Sebond). Ce scepticisme exprime la conscience de la fragilité de la vision de l’univers au Moyen Âge qu’avaient les esprits réfléchis d’alors. Montaigne condamne plus généralement toute science fondée sur des principes fixes, dont il juge qu’ils servent bien davantage le prestige des savants de profession que la recherche de la vérité.

>> La révolution scientifique selon Thomas Kuhn sur un post-it

Le scepticisme de Montaigne propose une méthode contre le dogmatisme

Le scepticisme de Montaigne découle de l’évolution perpétuelle du monde. En effet, l’idée fondamentale qui l’irrigue est que tout change en permanence, que rien n’est fixe parce que le monde est en perpétuel devenir. « Le monde, pose Montaigne, n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte : et du branle public, et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant » (Essais). Comme aucune nature unique ni constante ne s’exprime au fond des choses, la nature humaine, en particulier, ne peut pas être connue, contrairement à ce qu’affirmaient les stoïciens. De même, la science ne doit pas être conçue comme un édifice achevable ; reflet de l’état continuel de l’esprit humain, elle évolue en permanence, car le mouvement et la diversité qui sont au cœur de l’être font obstacle à l’établissement de la connaissance. C’est pour cette raison que Montaigne prend pour sujet d’étude l’homme tel qu’il le trouve en lui-même, pur de tout secours doctrinal : « J’ose non seulement parler de moi, assume-t-il, mais parler seulement de moi ». La seconde conséquence de la remise en cause de l’idée de nature est une critique de l’ethnocentrisme. Faisant de la diversité une qualité universelle du monde, l’écrivain en déduit la nécessaire variété des civilisations.

>> La barbarie selon Montaigne sur un post-it

Le scepticisme de Montaigne prône l’alternance du jugement. Plus précisément, celui-ci doit être conduit en faisant alterner les points de vue. L’écrivain recourt à une métaphore médicale de la tradition sceptique pour éclairer son hypothèse : de la même manière qu’un excès de chaud permet de corriger, dans le corps, un excès de froid, le jugement peut s’améliorer sans viser immédiatement la vérité et la modération, en s’essayant d’une erreur à l’erreur opposée. Ce serait dès lors une hygiène intellectuelle que de se fourvoyer volontairement. « La vérité, écrit Montaigne, a ses empêchements, incommodités et incompatibilités avec nous. Il nous faut tromper afin que nous ne nous trompons, et siller notre vue, étourdir notre entendement pour les dresser et amender » (Essais). Une saine conduite du jugement demande donc de passer par le discours et le débat pour se rapprocher de la vérité, ou tout du moins s’éloigner de l’erreur. Cette manière de procéder constitue bien une méthode dans la mesure où le sujet commet des errements intellectuels de manière consciente, volontaire, et même calculée. Ce faisant, Montaigne reprend à son compte, en l’adaptant à son diagnostic de l’esprit humain, l’exercice sceptique consistant à penser contre soi-même dans le but de se libérer du dogmatisme. Il propose ainsi sa propre thérapeutique du jugement visant à préserver l’intelligence de l’habitude, de la coutume et du parti pris.

>> La sagesse de Socrate sur un post-it

[1] Traduction de l’ancien français de Romain Treffel.