Discours de la servitude volontaire La Boétie

La servitude volontaire est une énigme. Étienne de La Boétie s’étonne dans son Discours de la servitude volontaire que les sociétés semblent systématiquement présenter l’anomalie où une minorité entraîne une majorité à se soumettre à elle. Très radicale au XVIe siècle, sa réponse aura une influence majeure sur la philosophie politique : le pouvoir prospère en fait sur la peur qu’il inspire pour dissimuler son absence de légitimité.

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La servitude volontaire est d’abord un élan spontané. La Boétie considère en effet qu’il n’est pas difficile de confisquer la liberté du peuple, car celui-ci s’abandonne naturellement au premier meneur d’hommes qui lui paraît assez sûr pour le commander. De fait, il est impossible de contraindre des millions d’individus à se soumettre au joug d’un seul ; il faut donc qu’ils s’y placent de leur plein gré. « Je voudrais seulement comprendre, écrit La Boétie, comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire » (Discours de la servitude volontaire). Ce paradoxe se résout par le fait que le ressort principal de la servitude volontaire est psychologique. Si une multitude peut être soumise à un tyran, qui est seul et pas moins faible que chacun, c’est parce qu’elle est fascinée et paralysée dans une crainte que la disproportion du nombre rend en réalité totalement illusoire. Alors qu’un animal ne renonce à la liberté que par la contrainte, le peuple s’asservit lui spontanément et s’accoutume à vivre dans la servitude.

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La Boétie voit la servitude volontaire comme l’œuvre du pouvoir

La servitude volontaire est ensuite le résultat d’un conditionnement. Elle est naturellement favorisée par la naissance dans la servitude, puis renforcée par une éducation à la servitude. La Boétie affirme que c’est par habitude de la crainte ou de la faiblesse que les hommes préfèrent se soumettre à l’autorité, et la renforcent ainsi jusqu’à lui permettre de devenir tyrannique. La population devient alors lâche au point de renoncer à exercer sa liberté – elle se contente de la revendiquer. « Sous les tyrans, dénonce La Boétie, les gens deviennent aisément lâches et efféminés […] Il est donc certain qu’avec la liberté se perd tout en un coup la vaillance. Les gens sujets n’ont point d’allégresse au combat ni d’âpreté […] Les tyrans connaissent bien cela, et, voyant qu’ils prennent ce pli, pour les faire mieux avachir, encore les aident-ils » (Discours de la servitude volontaire). En effet, bien conscients du risque que le peuple retrouve le courage pour retrouver sa liberté, les tyrans le comblent de divertissements et d’exutoires – s’ils donnent parfois l’impression de se laisser aller à certaines largesses, c’est en réalité que ce qui est offert est très négligeable par rapport à ce qui est enlevé. Ils dressent également le peuple en prenant appui sur la religion. Enfin, quand ils veulent lui faire dépenser son ardeur, ils lui désignent un ennemi bouc émissaire, communément l’étranger.

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La servitude volontaire est légitimée par le pouvoir. La Boétie écarte tout d’abord sa justification par des circonstances extraordinaires comme la guerre. Les hommes exceptionnels qui gagnent la reconnaissance du peuple au combat ou au gouvernement ne doivent pas inspirer moins de méfiance, car il n’est pas dit qu’ils soient suffisamment immunisés contre la corruption et qu’ils conservent leur vertu, une fois arrivés au pouvoir par la confiance du peuple. Ainsi, une guerre n’est pas l’opportunité de trouver un bon dirigeant, mais plutôt un malheur à supporter avec patience dans l’espoir dans un avenir meilleur. « Si une nation, écrit La Boétie, est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d’Athènes aux trente tyrans, il ne se faut pas ébahir qu’elle serve, mais se plaindre de l’accident ; ou bien plutôt ne s’ébahir ni ne s’en plaindre, mais porter le mal patiemment et se réserver à l’avenir à meilleure fortune » (Discours de la servitude volontaire). En pratique, la servitude volontaire est également légitimée par l’architecture de pouvoir dont elle dépend. Le ressort secret de la tyrannie réside dans la conspiration d’une minorité de complices qui en retirent des faveurs. Le pouvoir est en effet structuré selon une hiérarchie élaborée à plusieurs niveaux : dix commandent à cent, qui commandent à mille, lesquels contrôlent le peuple. Tel est le rouage fondamental de l’État et de son administration.

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