Sextus Empiricus scepticisme Esquisses pyrrhoniennes

Le scepticisme de Sextus Empiricus radicalise les limites de la connaissance. S’il ne nie pas la possibilité et l’utilité de la connaissance, le chef de l’école sceptique dénonce dans ses Esquisses pyrrhoniennes la croyance et le dogmatisme en leur opposant l’extrême difficulté, voire l’impossibilité à se faire une idée précise de la réalité. Il y recense également, à la manière d’un historien, les diverses formes qu’ont prises les apparences.

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Le scepticisme de Sextus Empiricus repose sur un doute radical. Le biographe Diogène Laërce qualifie les sceptiques de « douteurs » dans la mesure où leurs recherches ne peuvent aboutir qu’au doute lui-même – ils sont également « ignorants » parce que, contrairement aux dogmatiques, ils ont conscience de leur ignorance et l’assument. Le doute sceptique va jusqu’à mettre en évidence la vanité de la démonstration : des critères valides sont nécessaires pour établir la vérité ; or, la démonstration d’un critère bute sur la démonstration d’un autre critère, c’est-à-dire qu’en toute rigueur, une démonstration est toujours dépendante d’une autre démonstration, et ainsi de suite jusqu’à l’infini. Sextus Empiricus étend donc sa méfiance aux processus intellectuels pourtant les plus fiables. Il applique également le doute sceptique aux objets de sa propre pensée. « En ce qui concerne la voie sceptique, nous traiterons sous forme d’esquisse, dans le présent ouvrage, en ayant tout d’abord dit ceci : de rien de ce qui sera dit nous n’assurons qu’il est complètement comme nous le disons mais pour chaque chose nous faisons en historien un rapport conformément à ce qui nous apparaît sur le moment » (Esquisses pyrrhoniennes). Le doute sceptique de Sextus Empiricus est cependant très différent du doute socratique, lequel invalide les apparences au nom d’une réalité prétendument véritable, celle du monde des Idées.

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Le scepticisme de Sextus Empiricus préconise une attitude intellectuelle

Le scepticisme de Sextus Empiricus trace une « voie sceptique ». L’impossibilité certaine de saisir l’essence des choses fonde une attitude intellectuelle cohérente et logique. Le principal auteur sceptique de l’Antiquité prend pour point de départ de sa voie l’idée que la recherche de la vérité est forcément plombée par de multiples biais ; qu’elle doit se heurter, tôt ou tard, à d’inévitables et insurmontables contradictions, dues notamment à la subjectivité. Sextus Empiricus qualifie plus précisément la voie sceptique par quatre adjectifs : « la voie sceptique est appelée aussi : « chercheuse » du fait de son activité concernant la recherche et l’examen. « Suspensive » du fait de l’affect advenant à la suite de sa recherche chez celui qui examine. « Aporétique » soit, comme disent certains, du fait qu’à propos de tout elle est dans l’aporie et recherche, soit du fait qu’elle est incapable de dire s’il faut donner son assentiment ou le refuser. « Pyrrhonienne » du fait qu’il nous semble que Pyrrhon s’est approché du scepticisme d’une manière plus consistante et plus éclatante que ceux qui l’ont précédé » (Esquisses pyrrhoniennes). La voie sceptique de Sextus Empiricus repose donc sur la capacité à assumer les apories inhérentes au rapport intellectuel au monde ; c’est pourquoi elle a, sur le plan du langage, des expressions favorites, comme « Pas plus », « Rien de plus », ou encore « Pas plus ceci que cela ».

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Le scepticisme de Sextus Empiricus demande la suspension du jugement. L’origine de cette exigence est l’impossibilité d’une connaissance a priori. Dans la perspective sceptique, les différentes doctrines de la connaissance, chacune focalisée sur une source différente, sont dans le faux. En particulier, la faillibilité des sens invalide l’empirisme et le sensualisme ; la relativité du langage le nominalisme, qui postule que les idées et les concepts n’existent que par leurs dénominations. Sextus Empiricus reprend alors la construction intellectuelle de Protagoras, lequel décèle en toute chose deux points de vue opposés, incompatibles, et dont aucun n’est plus vrai que l’autre. Il est par conséquent nécessaire de suspendre le jugement. Ce réflexe intellectuel se justifie par dix arguments, qui sont, en synthèse, la différence des subjectivités ; la relativité des perceptions, des circonstances atmosphériques et spatiales ; la diversité des mélanges et des dosages dans la matière ; la relativité de toutes choses, et la relativité culturelle. L’idée générale qui légitime la suspension du jugement est « […] qu’aucune chose n’est par nature telle ou telle, toutes sont affaire d’usage et relatives » (Esquisses pyrrhoniennes). Certaines questions paraissent éminemment relatives, comme les conceptions de la divinité, dont la grande diversité et l’absence de consensus montrent l’impossibilité de démontrer l’existence d’un dieu, sinon à être dogmatique. Sextus Empiricus ne s’arrête cependant pas là : il suspend son jugement même à l’égard de la causalité, car il considère qu’elle n’existe que dans l’esprit humain.

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