Le sophiste selon Socrate

sophiste Socrate

Socrate a cristallisé l’antithèse du philosophe et du sophiste. Si cette opposition est devenue une figure majeure de l’histoire de la pensée, Platon semble cependant l’avoir radicalisée afin d’empêcher toute confusion entre son maître et les professeurs itinérants de la Grèce antique. Or, dans le détail, Socrate n’a vraisemblablement pas eu les mêmes sentiments à leur égard tout au long de son existence.

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Socrate a probablement été un sophiste dans sa jeunesse. Cette hypothèse est tout d’abord cohérente avec le mode de vie du philosophe. Issu d’un milieu modeste, il n’avait pas les moyens de voyager pour recevoir l’initiation des premières écoles philosophiques. S’il ne pouvait certes pas non plus suivre les cours payants d’un sophiste, il assistait néanmoins à ses leçons publiques, et il a par exemple recommandé certains de ses amis aux soins du sophiste Prodicos, le spécialiste des définitions. De surcroît, les philosophes présocratiques vivaient à l’écart de la cité (contrairement aux sophistes), alors que Socrate, sociable et mondain, s’y plaisait. L’hypothèse selon laquelle ce dernier était un sophiste correspond également à sa réputation de l’époque. Le poète comique Aristophane le dépeint par exemple en sophiste qui enseigne des arnaques intellectuelles pour échapper à ses créanciers devant la justice : « Je vais te proposer un autre tour d’adresse. Si l’on te condamnait en justice à payer cinq talents, comment annulerais-tu cet arrêt ? » (Les Nuées). Des historiens du siècle suivant en feront même un grand prêtre de la sophistique. Enfin, une proximité de méthode renforce encore l’hypothèse : la dialectique socratique rappelle les discours doubles du sophiste et la culture de la définition pourrait être celle de Prodicos. Socrate renoncera à la sophistique en vieillissant, mais ses disciples nieront cette origine.

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Socrate dénoncera l’activité et la pensée du sophiste

Socrate condamne l’intérêt économique du sophiste. Ses disciples opposent souvent le désintéressement de leur maître à l’avidité des professeurs de rhétorique. Ils dénoncent les tarifs exorbitants des leçons qui permettent à certains, comme Protagoras, de s’enrichir à des niveaux scandaleux. Le philosophe authentique recherche la vérité avec patience, quand le sophiste parle aussi longtemps qu’on le rémunère. Par le caractère autoréférentiel de la parole, l’activité du sophiste contraste également avec la noblesse de l’artisanat célébrée par Socrate, activité dans laquelle le revenu récompense un résultat tangible. Ironique, le philosophe élabore le paradoxe du sophiste qui n’a pas été payé : si le cours n’a pas rendu l’élève meilleur, alors le non-paiement est justifié ; dans le cas contraire, c’est que l’élève a trouvé une raison valable de ne pas payer. Plus fondamentalement, Socrate condamne sur le plan moral la monétisation du savoir philosophique : « Ceux qui trafiquent la sagesse avec qui veut la leur payer, s’appellent sophistes ou bien prostitués ; mais celui qui, reconnaissant dans un autre un bon naturel, lui enseigne tout ce qu’il sait de bien et s’en fait un ami, on le regarde comme fidèle aux devoirs d’un bon citoyen » (Mémoires sur Socrate, Xénophon). Le commerce du sophiste, un « citoyen du monde » sans racines, heurterait donc le civisme de Socrate, qui était très attaché à Athènes, sa cité natale. Certains de ses adversaires affirment cependant que sa position s’explique par son échec commercial en tant que jeune sophiste.

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Socrate rejette le relativisme du sophiste. À la cinquantaine, il se serait « converti » à la philosophie en s’engageant à refuser les compromissions qui l’avaient séduit dans sa jeunesse afin de rechercher la vérité authentique. Il s’écarte désormais de la sophistication oratoire cultivée par les sophistes parce qu’il y voit une menace pour la raison, et il lui préfère l’éloquence simple et transparente des présocratiques. Étant donné que les techniques employées par les professeurs sont limitées à elles-mêmes, c’est-à-dire dépourvues de référence à une valeur transcendante, leur enseignement constitue une contrefaçon de la sagesse. Socrate raille l’indifférence du sophiste à la vérité : « Polos, ne crois-tu pas, à ce qu’il paraît, que le beau et le bon, le mauvais et le honteux sont la même chose ? » (Gorgias, Platon). Dans le détail, il défend notamment la réalité de la justice : la justice ne se réduit pas, comme le soutient le sophiste Hippias d’Élée, à l’efficacité de l’argumentation ; elle est une question de conduite et de conscience. Il dénonce également la conception relativiste de la vertu des sophistes : l’enjeu n’est pas de guider l’homme dans la cité afin qu’il en retire la plus grande utilité possible, mais de le recentrer sur lui-même (cf. « Connais-toi toi-même. »). Enfin, il affirme, contre certains sophistes, que les dieux sont nécessaires pour donner à l’individu sa place dans le cosmos. Alors qu’il deviendra l’antithèse du sophiste, Socrate sera paradoxalement condamné pour avoir affaibli l’ordre social tel un sophiste.

>> Le relativisme de Protagoras sur un post-it

 

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