La technique Jacques Ellul

La technique a changé de nature dans les sociétés modernes. Alors qu’elle était simplement un outil permettant à l’homme de se dépasser, Jacques Ellul montre dans La technique qu’elle est désormais dotée d’une autonomie qui tient l’homme en esclavage. L’ampleur de son expansion dans le monde implique que toutes les sociétés n’en forment en réalité plus qu’une seule, la « société technicienne ».

>> La technique selon Aristote sur un post-it

La technique est prépondérante dans la modernité. Elle la bouleverse tellement que sa version moderne requiert une définition à part entière, qui la distingue de sa version classique. Jacques Ellul dissipe tout d’abord deux illusions. En premier lieu, la technique moderne ne se résume pas aux machines – incarnation du progrès technique – car elle ne concerne pas seulement les tâches simples et n’a pas pour finalité de réduire la charge de travail de l’homme. En second lieu, elle n’équivaut pas à la science – pas même à la science appliquée – parce qu’elle s’appuie sur sa propre conception du monde. Tâchant alors de définir positivement sa nouvelle nature dans les sociétés modernes, Jacques Ellul met en évidence la recherche de l’efficacité : « Le phénomène technique est la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace » (La technique). Ainsi, la modernité se caractérise par l’accession progressive au monopole d’un seul et unique critère de jugement, l’efficacité. Par exemple, le surcroît d’efficacité des machines modernes rend indifférent à leur laideur et à leur moindre respect des ouvriers. À la racine de cette idéologie de l’efficacité, Jacques Ellul voit l’exacerbation conjointe de la rationalité et de l’artificialité.

>> La technique selon Heidegger sur un post-it

Jacques Ellul montre que les propriétés de la technique transforment la société

La technique moderne se caractérise par certaines propriétés. Elle tend premièrement à devenir autonome à l’égard de toutes les normes susceptibles, comme la morale traditionnelle, d’entraver sa marche mathématique vers son résultat. « La technique n’adore rien, ne respecte rien, écrit Jacques Ellul ; elle n’a qu’un rôle : dépouiller, mettre au clair, puis utiliser en rationalisant, transformer toute chose en moyen » (La technique). Ensuite, elle génère une standardisation des manières de faire à l’aune de la seule efficacité, donnant ainsi un monopole absolu à la méthode la plus efficace. Elle devient également universelle dans la mesure où elle s’étend géographiquement en même temps que toutes les techniques particulières deviennent interdépendantes au XXe siècle. Sous la diversité de leurs apparences se dissimule en réalité, pour Jacques Ellul, un seul phénomène fondamental. Enfin, la technique moderne se caractérise par son autoaccroissement. En effet, des découvertes en appellent d’autres, si bien qu’elle progresse d’elle-même sans intervention de l’homme. Son autoaccroissement la rend aussi irréversible, parce que la faisabilité devient l’argument de la réalisation, ce dont découle une dictature de l’urgence technologique. « Il n’y a pas de hasard, pas de volonté claire, déplore Jacques Ellul, mais une urgence ressentie ».

>> L’amoralité du capitalisme selon Comte-Sponville sur un post-it

La technique moderne transforme les sociétés humaines. Tout d’abord, l’automatisation qu’elle y répand aliène l’homme. Elle lui ôte toute liberté de choix et le déresponsabilise, puisque c’est l’efficacité qui oriente dorénavant toute décision. « [L’homme], décrit Jacques Ellul, est un appareil enregistreur des effets, des résultats obtenus par diverses techniques, et ce n’est pas un choix pour des motifs complexes et de quelque façon humains ; il décide seulement pour ce qui donne le maximum d’efficience » (La technique). Si cette analyse radicale de l’automatisation ne rend certes pas compte de la diversité artisanale et commerçante des sociétés des Trente Glorieuses, Jacques Ellul voit cette diversité comme une survivance du passé amenée à disparaître. La seconde transformation des sociétés humaines est l’emprise grandissante de l’État. Celui-ci étant la puissance organisatrice de la société, la technique moderne ne peut se répandre sans son soutien. Or, leur alliance fait muter l’État démocratique en un État tentaculaire, voire totalitaire. Fort de sa nouvelle efficacité, celui-ci intervient alors dans tous les domaines (armement, communication, santé, transports, réseaux électriques, etc.) et se met naturellement à planifier l’économie. Ayant les moyens de diriger l’opinion publique, il use d’une propagande qui trouble le jeu démocratique. De surcroît, il disqualifie l’homme politique, désormais greffier bureaucrate, comme la technique disqualifie l’homme tout court.

>> Le capitalisme selon Marx sur un post-it