Les techniques du corps Marcel Mauss

Les techniques du corps permettent de mieux comprendre la société. Marcel Mauss a énuméré dans Les Techniques du corps, une conférence donnée en 1934 à la Société de Psychologie, les techniques de la naissance, d’éducation de l’enfant, d’initiation de l’adolescent, du sommeil, du repos, de l’activité, des soins du corps, de consommation, de reproduction, et de soins exceptionnels. Elles constituent à ses yeux le miroir inconscient de l’identité profonde, tant collective qu’individuelle.

>> Le don selon Marcel Mauss sur un post-it

Les techniques du corps constituent un système de communication. Les définissant comme « les façons dont les hommes, société par société, d’une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps » (Les Techniques du corps), Marcel Mauss considère qu’elles englobent les mouvements les plus banals (tout mouvement des mains, des bras, la marche, la course, etc.) réalisés au quotidien. Le concept de technique présuppose toutefois que l’action du corps naît d’une forme d’intention consciente et produit un effet sur le monde extérieur, tandis qu’un geste peut être inconscient. Ensuite, les techniques du corps sont de degrés de complexité variables : certaines combinent des mouvements ; d’autres, encore plus avancées, combinent des techniques à part entière – c’est le cas de la danse classique, par exemple. Selon Marcel Mauss, elles forment toutes ensemble un système de communication cohérent. Si le préjugé voit à la racine de tout geste un mélange d’intention et d’automatisme biologique, le système des techniques corporelles a en réalité été élaboré par transmission. Ainsi, les mouvements effectués par l’individu sont le résultat d’une sélection sociale : seules les techniques les plus efficaces sont conservées par la tradition. Marcel Mauss fonde cette thèse sur sa conception de « l’homme total », selon laquelle celui-ci doit être étudié dans les diverses dimensions de sa réalité concrète (notamment physiologique, psychologique, et sociologique).

>> L’homme-machine selon La Mettrie sur un post-it

Marcel Mauss voit aux techniques du corps un sens social

Les techniques du corps résultent d’un dressage social. Marcel Mauss montre qu’elles sont acquises par l’individu principalement au cours de l’enfance, jusqu’à l’âge adulte, par l’imitation inhérente au processus d’éducation. Il s’agit dans une certaine mesure d’un « dressage » comparable à celui de l’animal, mais l’homme en bas âge accède en fait à l’humanité en intégrant, parallèlement à la parole, une gestuelle traduisant des codes sociaux. La socialisation par le corps est donc fondamentalement mimétique : l’enfant copie les mouvements des personnes de son entourage, comme lorsqu’il apprend à marcher en prenant exemple sur ses parents. « L’enfant, l’adulte, écrit Marcel Mauss, imite des actes qui ont réussi et qu’il a vu réussir par des personnes en qui il a confiance et qui ont autorité sur lui » (Les Techniques du corps). Or, comme le statut social transparaît dans la gestuelle, l’individu l’intègre en grandissant, à travers les mouvements dont il acquiert la maîtrise. Devenu adulte, sa place dans la société se manifeste dès lors dans ses manières de se servir de son corps. Pour autant, le « rendement du dressage » est inégal, c’est-à-dire que les techniques ne sont pas forcément reproduites à la perfection. Marcel Mauss souligne que si certaines techniques – comme celles d’alimentation ou de sexualité – sont transmises avec rigueur – parce que leur finalité est cruciale – d’autres varient fortement selon les sociétés, les cultures, et les époques.

>> Le genre selon Judith Butler sur un post-it

Les techniques du corps correspondent aux rapports de force. Marcel Mauss avance que la maîtrise, par le sujet, de son propre corps le rend capable de dominer le corps d’autrui, ainsi qu’en témoigne le processus de domestication de l’animal, qui consiste à lui enseigner de nouveaux mouvements. Dans les sociétés humaines, le choix des techniques exprime la préférence pour certains modèles, révélatrice du positionnement dans la hiérarchie collective. Dans le détail, la maîtrise du corps classifie les hommes selon l’âge (certains mouvements ne sont possibles qu’à certains âges) ; selon le sexe ; ou selon le rendement du dressage (les hommes ne sont pas tous également habiles à intégrer des mouvements précis). Ainsi, pour Marcel Mauss, des techniques du corps particulières (comme celles des handicapés, de spécialistes, ou de marginaux) sont la manifestation d’une place particulière dans l’ensemble social. Comparant ensuite les sociétés entre elles, l’anthropologue trouve que la complexité technique des mouvements est fonction du progrès civilisationnel. De fait, la maîtrise du corps passe par la répression de sa spontanéité naturelle ; elle est fondamentalement un sang-froid. « Celui-ci [le sang-froid] est avant tout un mécanisme de retardement, d’inhibition de mouvements désordonnés ; ce retardement permet une réponse ensuite coordonnée de mouvements coordonnés partant alors dans la direction du but alors choisi » (Les Techniques du corps). Donnant en exemple son expérience d’alpiniste, Marcel Mauss conclut que les techniques du corps visent à l’adapter à l’adversité.

>> Communauté et société selon Ferdinand Tönnies sur un post-it