Sur la télévision Pierre Bourdieu

La télévision est un danger. Pierre Bourdieu avance dans Sur la télévision qu’elle menace à la fois la production culturelle, la vie politique, et la démocratie d’un nivellement vers le bas. Ne souscrivant pas à un élitisme intellectuel, il croit en la possibilité de concilier, d’une part, le nécessaire désintéressement de tout travail scientifique ou intellectuel, et, d’autre part, l’exigence démocratique de l’accessibilité au plus grand nombre.

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La télévision obéit à des contraintes invisibles. Pierre Bourdieu affirme que le contenu télévisuel résulte d’une censure subtile consistant notamment dans la sélection des invités, les conditions de communication, et la détermination du temps d’antenne. Derrière les censures facilement perceptibles « se cachent les mécanismes anonymes, invisibles, à travers lesquels s’exercent les censures de tous ordres qui font de la télévision un formidable instrument de maintien de l’ordre symbolique » (Sur la télévision). Dès lors, la sociologie de la télévision aboutit à dédouaner les individus, autant manipulés que manipulateurs, en mettant en lumière une corruption structurelle. Pour Bourdieu, c’est donc le monde de la télévision qui, structuralement, favorise les faits divers, des événements sans importance pour l’exercice des droits démocratiques, mais qui font consensus. Ce tropisme pour l’extraordinaire produit un « effet de réel » qui construit socialement la réalité. Autre contrainte, la pression de l’urgence explique la préférence donnée aux « fast thinkers », des invités doués pour penser par idées reçues, et en cela prévisibles. S’il ne s’abstient pas, l’intellectuel sérieux ne doit passer à la télévision qu’à condition de négocier les conditions de son intervention, afin de pouvoir délivrer son message. Bourdieu reproche à ceux qui ne négocient pas de chercher une notoriété à même de compenser la faiblesse de leur œuvre.

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Bourdieu voit le marché derrière la télévision

La télévision fait triompher la logique commerciale. Pierre Bourdieu dénonce la contrainte de l’audimat, qui pousse tous les journalistes à penser en termes de succès commercial. À la politique culturelle des années 1950, dont la finalité était de former les goûts du grand public, s’est substituée dans les années 1990 une démagogie spontanéiste consistant à flatter les goûts du public pour accroître l’audience. La prédominance de la logique commerciale dans le journalisme a structurellement étendu l’influence du modèle télévisuel, poussé à l’homogénéisation et découragé la différenciation. La concurrence focalise les journalistes sur les petites différences, tandis que les œuvres ésotériques qui seraient pourtant susceptibles de trouver leur propre public à moyen long terme sont marginalisées. Ainsi, la télévision est pour Bourdieu un médium très dépendant économiquement : elle même poussé à l’extrême la contradiction entre les contraintes de l’autonomie et celle du succès commercial. Le journaliste est contraint à la fois par la concurrence entre les chaînes et par celle entre les journalistes ; par la taille de l’audience (importante pour les annonceurs) et par le capital symbolique (l’autorité du média). Si certains conservent un idéal d’autonomie, il n’existe cependant pas de véritable résistance. Bourdieu appelle donc à lutter contre la toute-puissance de l’audimat : « La télévision régie par l’audimat contribue à faire peser sur le consommateur supposé libre et éclairé les contraintes du marché, qui n’ont rien de l’expression démocratique d’une opinion collective éclairée » (Sur la télévision).

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La télévision formate les champs autonomes. Pierre Bourdieu avance qu’elle est devenue l’arbitre de l’accès à l’existence sociale et politique. Il éclaire ce phénomène à l’aide de la notion de « champ journalistique », qui désigne un microcosme avec ses propres lois et en lien avec les autres champs. Dans cette perspective, la télévision est si puissante qu’elle modifie les rapports de force dans ces autres champs, tels la justice, l’édition, la politique, ou les intellectuels. Comme les journalistes sont les distributeurs du contenu, il est impossible – notamment pour les hommes politiques ou les intellectuels – d’exister publiquement sans eux. Or, un discours ou une action ne peut les intéresser qu’à condition qu’il rentre dans leurs catégories de pensée. Bourdieu souligne ainsi l’habitus des journalistes – défini par la position de leur organe de presse ainsi que la leur au sein de l’organe – qui présélectionne et formate l’information, qu’il s’agisse du journal télévisé ou d’un débat prétendument équilibré. Cet habitus les rend complices des coups de force d’acteurs commerciaux dans des champs autonomes, où ils compensent l’absence de consécration par leurs pairs par la notoriété publique. « Aujourd’hui, le changement du rapport de forces entre les champs est tel que, de plus en plus, les critères d’évaluations externes […] s’imposent contre le jugement des pairs » (Sur la télévision). Selon Bourdieu, les acteurs autonomes tendent naturellement à résister à l’uniformisation médiatique imposée par la télévision, les acteurs hétéronomes à collaborer.

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