Le théâtre et son double Antonin Artaud

Le double du théâtre est son ombre métaphysique. Auteur dramatique et comédien français, Antonin Artaud traite dans Le Théâtre et son double du sens métaphysique du théâtre, son « double » dans la mesure où tout art libérerait, à la production de l’œuvre, une ombre recelant sa vérité profonde. Cette réflexion a influencé le développement des théâtres expérimental et de l’absurde.

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Le théâtre et son double reposent sur la primauté de la culture. Antonin Artaud considère que celle-ci a une importance cruciale bien qu’elle ne constitue pas un besoin premier. Dans sa perspective, en effet, la culture en action crée en l’homme comme un nouvel organe. Abusivement distinguée de la culture, la civilisation la révèle en réalité dans les actions les plus subtiles. Trompé par cette distinction, le civilisé interprète ses actes au lieu d’identifier les pensées (culturelles) qui en sont à l’origine. Antonin Artaud défend donc une conception de la culture qui proteste contre sa séparation d’avec la civilisation. « Le plus urgent, écrit-il, ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim, que d’extraire de ce que l’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim » (Le Théâtre et son double). Déplorant la perte, par l’Occident, de la force du totémisme, l’auteur dramatique présente le théâtre comme le lieu de l’expression, tant pour le spectateur que pour l’acteur, du rapport au monde. Partisan du « théâtre total », qui privilégie des moyens d’expression non verbaux, Antonin Artaud affirme que le théâtre a la mission d’émanciper le spectateur des normes de la civilisation.

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Antonin Artaud veut relever le théâtre et son double de la décadence

Le théâtre et son double sont une expression du psychisme collectif. Antonin Artaud compare le théâtre à la peste, dont les exemples historiques (comme dans les livres sacrés, ou à Marseille au XVIIIe siècle) témoignent de sa forte dimension spirituelle. Arguant des lésions prioritaires laissées sur le cerveau et les poumons, des organes dépendants de la volonté, il avance que la peste serait surtout une entité psychique. Son installation dans la cité évoquerait celle du théâtre dans la mesure où les intenses désordres qu’elle engendre manifestent une « gratuité immédiate qui pousse à des actes inutiles et sans profit pour l’actualité » qui caractérise également le théâtre. Pour Antonin Artaud, les symptômes de la peste s’interprètent dès lors comme la matérialisation, dans l’individu, d’un phénomène spirituel collectif, et cela de la même manière que les événements extérieurs sont transportés sur le théâtre, faisant de celui-ci une « réalité virtuelle ». « Une vraie pièce de théâtre, détaille-t-il, bouscule le repos des sens, libère l’inconscient comprimé, pousse à une sorte de révolte virtuelle et qui d’ailleurs ne peut avoir tout son prix que si elle demeure virtuelle, impose aux collectivités rassemblées une attitude héroïque difficile » (Le Théâtre et son double). Si le théâtre et la peste sont deux dangereux objets de fascination, des délires communicatifs ramenant à un drame primordial, Antonin Artaud leur voit pour fonction de dissoudre les illusions de la société en lui révélant le mal qui l’habite.

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Le théâtre et son double ont pour enjeu la dimension métaphysique de la mise en scène. Antonin Artaud s’appuie sur une analyse du tableau Les filles de Loth de Lucas van den Leyden pour défendre l’idée que le théâtre devrait parler son propre langage. Le dialogue étant surtout l’apanage du livre, il devrait exploiter un langage plus physique qui convienne davantage au lieu concret qu’est la scène. Ce langage comprend tout ce qui se manifeste sur scène et s’adresse d’abord aux sens, plutôt qu’à l’esprit, comme la musique, la danse, le pantomime, les intonations, l’architecture, l’éclairage et le décor, etc. « Pour moi, explique Antonin Artaud, le théâtre se confond avec ses possibilités de réalisation quand on en tire les conséquences poétiques extrêmes, et les possibilités de réalisation du théâtre appartiennent tout entières au domaine de la mise en scène, considérée comme un langage dans l’espace et en mouvement » (Le Théâtre et son double). Or, ce langage physique est absent dans le théâtre occidental, ce qui est cohérent avec la vulgarité de ses thématiques, bassement matérielles, individualistes, et provisoires, plutôt que spirituelles et éternelles. Dégoûté par ce qu’il identifie comme une décadence, l’auteur dramatique voit à la racine de celle-ci la rupture avec le chaos originel à la source de la poésie véritable. Rendu pessimiste par le caractère pathologique du monde contemporain, Antonin Artaud appelle ainsi à retrouver la dimension religieuse et mystique qui confère au théâtre sa transcendance.

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