Thucydide histoire Hérodote histoire La Guerre du Péloponnèse

L’histoire raconte la vérité objective. Thucydide a choisi de relater La Guerre du Péloponnèse (-431, -404) parce que c’est l’événement historique le plus important de son époque, dont découlent de riches enseignements politiques. Probablement influencé par l’exigence de rationalité des écoles philosophiques, il expose au début de l’ouvrage une méthode rigoureuse qui tranche avec le goût du merveilleux des « historiens » antérieurs.

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Le travail de l’historien commence par la critique des sources. Thucydide est le premier à véritablement s’émanciper de la dimension épique qui caractérisait les récits historiques des logographes. À ses yeux, le mythe et la rumeur ne méritent pas même l’examen. Cette focalisation sur les faits le distingue radicalement d’Hérodote, son aîné de seulement une vingtaine d’années, auquel il reproche sa volonté d’émerveiller le lecteur au détriment de l’exactitude historique. « On n’accordera pas, écrit Thucydide, la confiance aux poètes, qui amplifient les événements, ni aux logographes qui, plus pour charmer les oreilles que pour servir la vérité, rassemblent des faits impossibles à vérifier rigoureusement et aboutissent finalement pour la plupart à un récit incroyable et merveilleux. On doit penser que mes informations proviennent des sources les plus sûres et présentent, étant donné leur antiquité, une certitude suffisante » (La Guerre du Péloponnèse). L’historien affirme qu’il s’est donné beaucoup de peine à sélectionner et évaluer lui-même toutes les sources disponibles, ce qu’il a de surcroît principalement effectué en exil. Le point de départ de sa méthode historique est donc le doute. Pour Thucydide, même les acteurs et les témoins directs des événements ne doivent pas être crus sur parole, car leurs souvenirs sont affectés par divers biais ; leurs témoignages doivent être minutieusement confrontés afin d’en extirper la vérité.

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Thucydide donne à l’histoire la rigueur d’une science

L’histoire met en lumière les causes profondes des événements. La réflexion sur les causes constitue la grande innovation apportée par Thucydide à l’analyse historique. Elles sont tout d’abord profondes au sens où elles ne sont pas apparentes. De fait, l’innovation de l’historien repose sur un paradigme philosophique : l’histoire des hommes ne résulte plus de l’influence, voire de l’intervention des dieux, mais de lois générales qui commandent tant la nature que les affaires humaines. Par exemple, il décrit les éclipses de soleil ou de lune de manière scientifique ; son récit n’accorde aucune foi aux oracles ; il évoque les dieux des Grecs d’un point de vue anthropologique, comme les croyances d’un peuple donné. Les causes sont également profondes dans la mesure où elles sont lointaines. Thucydide propose ainsi une synthèse de l’histoire grecque jusqu’aux guerres médiques afin de mettre en évidence les tendances longues qui ont contribué au déclenchement du conflit entre Sparte et Athènes. Enfin, la profondeur des causes des événements historiques peut résider dans leur caractère global, voire systémique. Thucydide explique fondamentalement la guerre du Péloponnèse par la tendance d’une puissance établie à agresser préventivement une puissance émergente[1] : « la cause la plus vraie [et] aussi la moins avouée [de la guerre] : c’est à mon sens que les Athéniens, en s’accroissant, donnèrent de l’appréhension aux Lacédémoniens, les contraignant ainsi à la guerre » (La Guerre du Péloponnèse).

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L’historien doit exposer sobrement les faits. À cet égard, le choix d’un événement contemporain est pragmatique dans la mesure où les matériaux du récit sont plus accessibles. Thucydide s’efface ainsi de l’ouvrage pour raconter la guerre du Péloponnèse du point de vue des acteurs et des témoins. Il tient fermement son sujet : nulle digression sur les affaires intérieures, les histoires, ou les cultures des cités et des États ; nulle anecdote ou parenthèse ; le récit ne s’encombre pas de réflexions générales, morales, ou sentimentales qui pourraient nuire à sa clarté. L’historien narre la guerre avec une méthode inflexible, en datant le déclenchement des hostilités avec le plus grand soin, année par année, lieu par lieu, et en décrivant les terrains des opérations avec un luxe de détails matériels. Voici par exemple sa description des symptômes de la peste : « D’abord, détaille Thucydide, on éprouvait de violentes chaleurs de tête, et les yeux devenaient rouges et enflammés, la gorge et la langue sanguinolentes, l’haleine extraordinairement fétide ; à ces symptômes succédaient l’éternuement, l’enrouement ; en peu de temps le mal gagnait la poitrine et occasionnait les toux les plus violentes […] » (La Guerre du Péloponnèse). La sobriété dans l’exposition des faits est rendue possible par la richesse de son vocabulaire et la précision de son style littéraire. Pour autant, Thucydide cherche quand même parfois à émouvoir, et sa neutralité politique apparente laisse aussi transparaître la fierté de l’Athénien.

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[1] C’est le « piège de Thucydide » en relations internationales.