La trahison des clercs Julien Benda

La trahison des clercs est un phénomène idéologique. Julien Benda dénonce dans La trahison des clercs tous les intellectuels qui abandonnent les valeurs morales absolues de la vérité, de la connaissance, et de la raison au profit des valeurs d’action. Il dresse pour ce faire un portrait de l’intellectuel authentique qui réhabilite l’esprit classique, en recul par rapport aux questions politiques, comme seule véritable tradition de pensée française.

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La trahison des clercs est causée par les passions politiques. Alors que des auteurs comme Rabelais, Montaigne, ou encore Voltaire défendant Calas et Zola Dreyfus ont légué une tradition humaniste en prêchant la tolérance, les intellectuels de la première moitié du XXe siècle refusent désormais de reconnaître une raison universelle propre à l’espèce humaine, au profit du particulier et du contingent. Plus précisément, Julien Benda reproche aux poètes, romanciers et historiens « politiciens » qui prêchent un « réalisme divinisé » de semer le chaos dans la société et de noyer le peuple dans un grégarisme dont ils devraient le sortir. Le clerc se fait désormais ouvertement le chantre d’une idéologie, notamment les nationalismes. « Le clerc n’est pas seulement vaincu, écrit Julien Benda, il est assimilé. L’homme de science, l’artiste, le philosophe sont attachés à leur nation autant que le laboureur et le marchand ; ceux qui font au monde ses valeurs les font pour la nation ; les ministres de Jésus défendent le national » (La trahison des clercs). Dans son pamphlet, l’écrivain vise plus particulièrement les intellectuels partisans de l’ordre, d’un État fort, en particulier ceux qui rejoignent les mouvements à l’origine des futurs totalitarismes. Gâtés par le confort bourgeois et la satisfaction de la reconnaissance, ces clercs cantonnent alors volontairement leur pensée à une dimension pratique.

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Julien Benda voit dans la trahison des clercs le présage d’une catastrophe

La trahison des clercs les détourne de leur rôle fondamental. En effet, l’intellectuel a pour Julien Benda une position particulière dans la cité : il est à la fois dedans et dehors. Sans s’impliquer directement dans les affaires courantes, il ne doit cependant pas les ignorer, mais apporter à la société une perspective différente, celle de la raison et de l’universel. Ainsi, la vocation première du clerc est la contemplation, la connaissance désintéressée, l’amour du beau, soit des préoccupations bien différentes de l’intellectuel engagé dans un parti politique. « L’exercice de la vie de l’esprit, écrit Julien Benda, me semble conduire nécessairement à l’universalisme, au sens de l’éternel, à peu de vigueur dans la croyance aux fictions terrestres » (La trahison des clercs). Le philosophe ne bannit pas pour autant la passion de l’univers de l’intellectuel. Outre la passion de l’idée, il lui réserve aussi les passions de la justice et de la démocratie. Il dessine alors à la cléricature des frontières très précises : opposé à la violence, le clerc ne peut néanmoins pas être abstentionniste ou pacifiste, des postures auxquelles Julien Benda reproche leur caractère excessivement simplificateur. Au contraire, les valeurs éternelles et absolues que défend l’intellectuel l’autorisent et lui permettent de distinguer, au cas par cas, entre le juste et l’injuste.

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La trahison des clercs est dangereuse. Julien Benda voit dans l’abandon par l’intellectuel de sa mission au service de la vérité le signe du danger que courent les démocraties modernes. Dans sa perspective, un monde ayant renoncé à toute référence universelle transcendante et à tout contrôle éthique court forcément à sa perte, au niveau moral, mais aussi matériel : il se divise et se plonge dans toutes les sortes de conflits (de nation, de race, de religion, de classe et de groupe) excités par les clercs irresponsables. « Notre siècle, écrit Julien Benda, aura été proprement le siècle de l’organisation intellectuelle des haines politiques […] Nous disions plus haut que la fin logique de ce réalisme intégral professé par l’humanité actuelle, c’est l’entretuerie organisée des nations ou des classes » (La trahison des clercs). Plus tard, l’écrivain interprétera le fascisme et le nazisme comme la réalisation de cette exacerbation du conflit politique. Les principes démocratiques et les droits de l’homme, qui sont pour lui un impératif absolu, ont été, en dépit de leur évidente supériorité morale, supplantés par la culture de la force. Or, un autre horizon est tout à fait possible pour l’humanité : Julien Benda imagine que tous les peuples se réunissent un jour dans une fraternité universelle, au-delà des nations, des classes, et de la religion.

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