Travail Jacques Ellul Pour qui, pour quoi travaillons-nous ?

Le travail est un impensé. Jacques Ellul rappelle dans Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? que diverses sociétés ont vécu dans un rapport à l’activité productive très différent de celui des sociétés industrielles modernes, car la valorisation de cette activité en tant que telle est en fait le fruit d’une idéologie récente. Il interroge donc le sens et la place centrale du travail afin de comprendre l’impact humain des mutations du monde contemporain.

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Le travail est fondamentalement une contrainte pénible. Jacques Ellul affirme que le travail s’oppose par définition à la liberté et qu’il ne peut pas être une source de plaisir. Au contraire, il a toujours été dévalorisé comme un témoignage d’infériorité et de dégradation. Dans l’Antiquité, il était rare et léger ; dans les sociétés traditionnelles, il est conçu comme une annexe de la vie, l’absence de vie libre (neg-otium). En particulier, le christianisme n’a pas dignifié le labeur : la majorité des textes bibliques le présentent bien comme une contrainte révélatrice de la faiblesse de la condition humaine et qui ne produit aucune valeur. « Que très exceptionnellement, écrit Jacques Ellul, artiste, artisan des siècles passés, obsédé du pétrole ou fana du zinc, il travaille par passion d’une œuvre ou d’un objet ou d’une sensation, cela se comprend encore, mais contrairement à la légende, c’est assez rare. […] Non, l’homme normal trouve le travail fatigant, pénible, ennuyeux, et fait tout ce qu’il peut pour s’en dispenser, et il a bien raison » (Pour qui, pour quoi travaillons-nous ?). Si l’Église a encouragé le travail au Moyen-Âge, c’était dans l’idée de faire communier le travailleur avec les souffrances endurées par Jésus-Christ et pour édifier des monuments religieux. Pour Jacques Ellul, la valeur du travail est en réalité un lieu commun difficile à avaler.

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Jacques Ellul plaide pour une réduction radicale du temps de travail

Le travail est valorisé par une idéologie. Jacques Ellul fait remonter celle-ci à la bourgeoisie naissante du XVIIIe siècle, aidée par des philosophes comme Fénelon ou Voltaire, et la Révolution française. Se répand alors la condamnation de l’oisiveté, assimilée abusivement à la paresse et au parasitisme, en contraste desquels le travail devient une vertu salvatrice, dont se pare même l’homme occidental pour étayer le fantasme de sa supériorité. « Le bourgeois, décrit Jacques Ellul, commencera par valoriser le travail en ce qui le concerne lui-même. C’est d’abord chez lui qu’il applique une stricte et rigoureuse morale du travail, il crée un enseignement orienté vers le travail, il donne un sens à la vie par le travail, et le plus grand reproche qu’il puisse adresser à ses enfants est celui de paresse » (Pour qui, pour quoi travaillons-nous ?). En attachant le prolétaire à la valeur de son labeur, Marx a adhéré à cette idéologie bourgeoise alors même qu’il prétendait la combattre. Les féministes sont également tombées dans le piège, qui ont confondu la libération et l’aliénation. Enfin, les totalitarismes ont étiré cette confusion jusqu’à l’absurde en affirmant libérer les prisonniers de leurs camps en les soumettant à l’esclavage le plus déshumanisant. Jacques Ellul voit l’origine de cette confusion dans celle du travail et de la vocation commise par le protestantisme.

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Le temps de travail doit être réduit. Jacques Ellul montre que l’idéologie du travail fait obstacle à la substantielle réduction de sa durée rendue possible par le progrès technique. En partie dépouillé de son existence spirituelle, l’homme craint en effet de perdre le peu de sens qu’il lui reste s’il abandonne l’activité matérielle de sa survie. Les partisans d’une large extension du loisir se voient dès lors objecter le risque de l’ennui, du vide spirituel, de l’intensification de l’individualisme et de la marchandisation du temps libre. Or, l’historien considère que ces risques sont le prix à payer pour confronter l’homme aux questions fondamentales qui donneraient un véritable sens à sa vie et auxquelles le travail l’empêche de se consacrer. « Qu’il [l’homme] travaille, admet Jacques Ellul, pour s’abrutir, pour se divertir, c’est-à-dire pour se fuir lui-même, pour fuir les questions dernières et le désespoir, cela se comprend aussi » (Pour qui, pour quoi travaillons-nous ?). Ainsi, le temps de travail doit être drastiquement réduit, à deux heures quotidiennes, pour contraindre les hommes à retrouver le sens de leur vie. Cette réforme recycle des utopies plus anciennes – notamment celles des luddites et des premiers socialistes – qui défendaient l’idée selon laquelle l’humanité tout entière devrait bénéficier du progrès technique. Si Jacques Ellul prend en compte l’éventualité qu’elle débouche sur une oisiveté abêtissante, il espère qu’elle rendra les hommes à la vocation spirituelle que leur reconnaît le christianisme.

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