Trois Discours sur la condition des Grands Pascal

La condition des grands n’est pas naturelle. Voulant former un jeune prince (probablement le fils aîné du duc de Luynes) à remplir les devoirs et éviter les dangers de sa future fonction conformément à la morale chrétienne, Pascal lui demande dans Trois Discours sur la condition des Grands de méditer sur la condition des grands afin de l’éclairer, plus généralement, sur celle de l’homme. En effet, la contingence à l’origine de leur privilège social est le reflet de la contingence de l’existence.

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La condition des grands est le fruit du hasard. Pascal narre au jeune prince une parabole où un homme arrive sur une île qui a perdu son roi. Comme il lui ressemble beaucoup, la population de l’île ne tarde pas à le confondre avec et le traite en monarque. D’abord hésitant, il accepte finalement, sans toutefois perdre la conscience de sa condition véritable. Le philosophe conclut cette expérience de pensée en recommandant aux grands de garder à l’esprit l’infinité de hasards qui sont à l’origine de leurs privilèges. Les filiations prestigieuses et les héritages découlent de mariages dus à des rencontres, des discours, etc. ; les fortunes ont été acquises par d’autres hasards, et leur transmission intacte n’est que le fruit de la bienveillance des législateurs. Pascal démontre ainsi que la condition des grands n’est qu’un établissement humain, car seule l’imagination humaine transforme la légitimité de fait en légitimité de droit. Pour autant, une fois le droit établi, la condition des grands n’est plus aussi hasardeuse que celle de l’homme de la parabole, et elle devient autorisée par Dieu. Seulement, ils doivent pratiquer la double pensée : « Si la pensée publique vous élève au-dessus du commun des hommes, que l’autre vous abaisse, demande Pascal, et vous tienne dans une parfaite égalité avec tous les hommes ; car c’est votre état naturel » (Trois Discours sur la condition des Grands).

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Pascal démystifie la condition des grands

La condition des grands ne mérite que le respect. Pascal préconise au jeune prince de savoir ce que le peuple lui doit afin de ne pas commettre d’abus en lui demandant ce qu’il ne lui devrait pas. Cet avertissement s’appuie sur la distinction entre les grandeurs d’établissement et les grandeurs naturelles. Les premières, comme l’honneur ou le respect, dépendent de la volonté des hommes ; elles changent avec les lieux, les époques et les cultures (telle valorise par exemple la noblesse, telle autre la richesse). Les grandeurs naturelles découlent, elles, de qualités réelles de l’âme (sciences, intelligence, vertu) et du corps (santé, force). Pascal précise qu’à la grandeur d’établissement doit correspondre un respect d’établissement, une forme de cérémonie extérieure et intérieure nécessaire, comme celle due aux rois et aux princes ; à la grandeur naturelle doit correspondre l’estime naturelle, laquelle implique inversement un mépris naturel pour les qualités contraires. Il est possible, en pratique, de les combiner de diverses manières. « […] si vous étiez duc, écrit Pascal, sans être honnête homme, je vous ferais encore justice ; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l’ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d’avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit » (Trois Discours sur la condition des Grands). Pour le philosophe, la justice intérieure consiste à ne pas confondre le respect d’établissement avec l’estime naturelle.

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La condition des grands repose sur la concupiscence de leurs sujets. Pascal reproche aux grands d’ignorer la nature véritable de leur condition. L’homme de la parabole susciterait les moqueries s’il abandonnait la double pensée, s’il se mettait à se prendre véritablement pour le roi de l’île où le hasard la fait choir ; or, beaucoup de grands perdent ainsi la conscience de la dimension conventionnelle de leur condition – de cet oubli proviennent leur vanité, leurs abus et leur violence. Quel est, dans les faits, le fondement du pouvoir d’un grand seigneur ? C’est sa capacité à satisfaire les besoins et les désirs des hommes qui l’entourent et le flattent pour obtenir ses faveurs en retour. Ainsi, la tendance des sujets à essentialiser la condition des grands est elle-même limitée, car ils pratiquent eux aussi la double pensée. Le grand seigneur est donc en dernière instance, à l’instar de tous les rois de la Terre, un roi de concupiscence : « vous êtes égal en cela, explique le philosophe, aux plus grands rois de la terre ; ils sont comme vous des rois de concupiscence. C’est la concupiscence qui fait leur force, c’est-à-dire la possession des choses que la cupidité des hommes désire » (Trois Discours sur la condition des Grands). Les grands resteraient honnêtes à simplement contenter la concupiscence de leurs sujets, mais Pascal leur recommande de dépasser cette réalité en asseyant leur royaume sur la charité.

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