La violence et le sacré René Girard

La violence et le sacré sont intimement liés. Dans La violence et le sacré, René Girard fait l’hypothèse que leur dépendance exprimerait une nécessité politique. Il s’appuie sur ses idées du désir mimétique et du bouc émissaire pour montrer que le sens du sacré est à chercher dans la violence originelle de la communauté.

>> Le désir mimétique de René Girard sur un post-it

La violence engendre le sacré. René Girard s’intéresse aux règles des sociétés primitives en supposant l’existence d’une crise originelle suffisamment longue. La communauté étant précipitée dans le chaos par la violence mimétique, elle se sauve elle-même en polarisant toute l’animosité éparse sur une victime unique. Cette brusque résolution de la crise passe alors pour une délivrance miraculeuse, d’où l’aspect saisissant de l’expérience du meurtre collectif d’un être considéré comme la cause de tous les maux, le bouc émissaire. « Les hommes transfèrent sur le bouc émissaire la responsabilité entière du mal, explique René Girard, après son sacrifice ils transfèrent sur lui la responsabilité du bien. C’est pourquoi plusieurs mythes racontent l’histoire de boucs émissaires devenant des divinités » (La Violence et le Sacré). Si le mécanisme de leur réconciliation échappe aux individus, ils ont cependant bien constaté qu’il était survenu à un moment précis, le summum de tous les antagonismes : la communauté garde en mémoire l’épisode exceptionnel qui lui a redonné l’unité perdue. Or, comme elle est animée par la volonté de sauvegarder la paix sociale, de faire durer la trêve le plus longtemps possible, elle va se servir de son souvenir pour consolider son répit. Selon René Girard, le sacré naît donc de l’idée que la solution qui a déjà marché une fois est susceptible de marcher encore à l’avenir.

>> Le bouc émissaire selon René Girard sur un post-it

René Girard dévoile la violence derrière le sacré

Le sacré imite la violence originelle. René Girard affirme que la répétition, par la société, de la solution à sa crise mimétique passe par deux impératifs à sacraliser : poser des interdits, et rejouer l’épisode miraculeux qui a sauvé l’ordre social. Ce second impératif demande d’instituer un rituel de sacrifice d’une nouvelle victime arbitraire dans les mêmes circonstances que celles du meurtre du bouc émissaire. Cette interprétation novatrice met en lumière l’équivalence objective, toutefois dissimulée par l’aveuglante subjectivité des persécuteurs, du meurtre d’un bouc émissaire et d’un sacrifice. « Toute pratique rituelle, toute signification mythique, pose René Girard, a son origine dans un meurtre réel » (La Violence et le Sacré). Le sacré se définit dès lors, dans cette perspective, par la réitération préventive des phénomènes qui ont autrefois empêché la dissolution de la communauté. Le philosophe considère à cet égard que c’est Freud qui, le premier, a entrevu le lien entre la violence et le sacré. Le père de la psychanalyse a en effet affirmé dans Totem et Tabou que les hommes pratiquent des rituels afin d’instituer une alliance de sang entre eux-mêmes et leur dieu, une figure paternelle assassinée et magnifiée. Dans sa théorie, le repas totémique commémore le meurtre réel, dans une horde primitive, du père qui avait le monopole des femelles par ses fils, et les religions expriment la culpabilité des meurtriers. René Girard rejoint donc Freud en avançant que le sacré préserve la cohésion sociale en référence à une violence originelle.

>> Totem et tabou selon Freud sur un post-it

Le sacré prévient le retour de la violence. René Girard déduit de la théorie de Freud que le tabou primitif et les interdits de l’homme civilisé ont une origine commune. Il approfondit l’ambivalence du tabou, à la fois sacré et dangereux. Le danger est celui de la potentielle transgression de l’interdit, laquelle risque, par la logique de l’imitation, de réveiller le désir, et partant la rivalité, de proche en proche, chez tous les individus. Les tabous primitifs et les interdits servent donc à empêcher un nouveau déchaînement de violence comparable à celui de la crise mimétique. Ainsi s’explique la dimension transgressive, à la fois dangereuse et socialement nécessaire, des fêtes sacrificielles. « On sait, désormais, écrit René Girard, que dans la vie animale, la violence est pourvue de freins individuels. Les animaux d’une même espèce ne luttent jamais à mort; le vainqueur épargne le vaincu. L’espèce humaine est privée de cette protection » (La Violence et le Sacré). C’est le sacré qui protège les hommes de la violence mimétique en laissant libre cours à une violence dépourvue de vengeance (comme le sacrifice d’un mouton). Contrairement à ce qu’affirme Lévi-Strauss, les rituels n’effacent pas les différences – notamment celle entre le permis et le défendu – ils ne reproduisent pas le désordre de la crise gratuitement, mais pour écarter la menace réelle d’une crise. René Girard craint que la tendance moderne à l’élimination du sacré ne prépare son retour sous la forme de la violence.

>> La pensée sauvage selon Lévi-Strauss sur un post-it