Amérique latine révolution réforme

L’Amérique latine entre la révolution et la réforme

Dissertation de Matthieu Alfré

Matthieu Alfré

Diplômé de trois masters (HEC, Sciences Po, Sorbonne), Matthieu Alfré est un spécialiste de géopolitique et d’aventure. Il enseigne la géopolitique en classes préparatoires HEC et donne des conférences sur les problématiques contemporaines, comme au festival de géopolitique de Grenoble ou à la nuit de l’ONU de Neoma. Il est aussi l’auteur de la série de livres Faire de sa vie une aventure, extraits de son tour du monde de deux ans.

Il est disponible pour accompagner les élèves sérieux et motivés recherchant à travailler la HGG de manière stratégique, rigoureuse et régulière.

Vous pouvez le contacter en écrivant à matt.alfre@hotmail.fr


Figure mythique de la vie politique en Amérique latine, issue du siècle des indépendances, à l’aube du XIXème siècle, Simón Bolívar représente les luttes et les espoirs des peuples latino-américains. Par sa personnalité et par ses exploits, « El Libertador » est devenu une référence pour l’iconographie de régimes politiques en quête de légitimité historique. Sa statue trône aujourd’hui au cœur de Bogota dans cette Colombie qui n’a jamais cédé, ni à la dictature ni à la révolution, au courant de l’époque contemporaine. Sa statue domine aussi le centre-ville de Caracas au sein du Venezuela qui se proclame le gardien de la révolution bolivarienne de l’ère moderne. En Amérique du Sud, cette double référence à Simón Bolívar, venant et d’un régime réformiste et d’un régime révolutionnaire, est lourde de symboles forts sur le terrain politique. Elle nous permet de nous interroger sur la position qu’adopte l’Amérique latine face à ces deux héritages politiques que sont la révolution et la réforme.

L’Amérique latine représente l’aire géopolitique qui fut « colonisée à partir du XVIème siècle par des peuples latins, principalement ibériques » pour Yves Gervaise dans Le Nouveau Monde, son ouvrage de référence. L’Amérique latine s’étend du nord du Mexique à la Terre de Feu étant entendu qu’elle comporte également la zone caraïbe. Ainsi, elle dispose d’une vaste superficie qui représente 20 M de km² pour près de 610 M d’habitants. Grâce à cette amplitude géographique, l’Amérique latine comporte d’importantes ressources naturelles, agricoles, minières ou pétrolières, qui la rendent conforme au mythe de l’Eldorado. Ce qui la singularise dans la géopolitique est son abondance de ressources naturelles dans une géographie contrastée. En outre, à travers l’histoire, sa vie politique a connu un mouvement dialectique entre la révolution et la réforme. Pour les sciences politiques, la révolution est un processus soudain de rupture politique qui s’accompagne d’un bouleversement des rapports de forces dans les institutions et dans la société. S’il s’agit d’un concept français associé à la Révolution française de 1789, la révolution trouve des échos dans la pensée de Karl Marx qui en détermine notamment les origines, les mécanismes, les acteurs et les objectifs dans Le manifeste du Parti communiste et dans Le Capital. Or, la révolution n’est pas la réforme. En effet, la réforme désigne un processus graduel de changement d’orientations et d’actions qui mobilisent l’administration publique. Ce processus politique vise l’amélioration de la situation socio-économique des administrés. Encore une fois, ce concept est associé à l’histoire politique de la France comme le rappelle Serge Bernstein dans Léon Blum, biographie célèbre du vénérable réformiste. Tout comme dans l’histoire de France, la révolution et la réforme s’opposent, s’entrelacent ou se succèdent dans l’histoire de l’Amérique latine.

Depuis son émancipation du joug colonial, au XIXème siècle, l’Amérique latine apparaît divisée entre les révolutions et les réformes. En raison de ses contradictions internes, comme le partage inégalitaire des terres et des biens, elle est tentée par la voie révolutionnaire à plusieurs reprises. C’est ce que met bien en évidence le cas de l’île de Cuba qui devient le premier régime socialiste de cet espace géopolitique en 1959. Cependant, loin de réaliser l’utopie communiste, la révolution ne parvient pas toujours à améliorer la situation des peuples latino-américains. Si elle contribue à une émancipation toute relative de la tutelle politique, dont celle des États-Unis d’Amérique, la révolution se révèle inefficiente pour l’atteinte durable de la prospérité économique et de l’inclusion sociale. Ainsi, légitimée par de tels échecs, la voie réformiste s’impose avec la démocratisation des régimes. C’est ce dont témoigne la situation en Amérique du Sud avec les cas de l’Argentine d’Alfonsín en 1983 ou du Brésil de Sarney en 1985. Si elle parvient à impulser une meilleure trajectoire de développement, la réforme ne permet pas non plus de résoudre les défis actuels de maldéveloppement, d’inégalités sociales et de pollution environnementale. Aujourd’hui, alors que ses enjeux s’approfondissent, sous l’effet de la criminalisation ou de la corruption, l’Amérique latine démocratisée sera-t-elle confrontée à nouveau au dilemme entre la révolution violente ou réformisme impuissant ? Quelles seraient donc les voies existantes vers une trajectoire politique renouvelée ?

En raison des contradictions de l’Amérique latine, le phénomène révolutionnaire attire jusqu’à ce qu’il révèle son inaptitude à la culture de gouvernement (1). Par conséquent, la démocratisation engagée par l’Amérique latine la mène sur une voie réformiste qui renforce sa capacité à se structurer (2). Traversant aujourd’hui une crise politico-économique, l’Amérique latine connaît des défis qui devraient s’approfondir à l’avenir (3).

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L’Amérique latine est traversée de contradictions profondes qui créent une situation propice à la révolution. La première contradiction provient des infrastructures. Du fait de l’héritage de la colonisation ibérique, la répartition des biens en Amérique latine laisse à l’écart une frange importante de la population. Par exemple, le système d’exploitation appelé « encomienda » équivaut à un système de servage fondé sur l’exploitation des Indiens, dans les mines ou dans les champs, sans contrepartie réelle de la part des décisionnaires. Comme ce système économique exploite une main-d’œuvre gratuite et favorise l’enrichissement des décisionnaires, il n’est aboli qu’en 1791 avant les indépendances. Cela étant, les contradictions objectives en Amérique latine perdurent jusqu’à nos jours. Au sein de sociétés stratifiées, les terres agricoles connaissent une forte concentration des richesses : 60% de la production agricole de l’Argentine et du Brésil est concentrée dans des latifundiums. La deuxième contradiction procède des superstructures. L’idéologie dominante tend à légitimer les pouvoirs forts dans lequel le chef dispose d’une marge de manœuvre despotique. Pour Alain Rouquié, cette tendance provient de l’héritage indien où le « cacique » règne en maître, de l’héritage colonial avec l’autoritarisme des « caudillos » et de l’héritage indépendantiste avec le poids des élites métisses (À l’ombre des dictatures : La démocratie en Amérique latine). Cette idéologie d’autorité entre en contradiction avec l’aspiration populaire à la liberté politique. Par conséquent, la troisième contradiction concerne la combinaison des infrastructures et des superstructures. En Amérique latine, l’exploitation des ressources naturelles met en lumière cette contradiction. Les exploitations agricoles ou minières sont fondées sur une évolution économique de cycles longs (sucre, or, caoutchouc, café), comme le montre Stefan Zweig dans son essai Le Brésil : terre d’avenir. Mais les richesses naturelles sont accaparées par des entreprises capitalistes localisées à l’étranger ou des élites locales aux comportements prédateurs. Ces multiples contradictions sous-tendent une situation révolutionnaire en Amérique latine.

Or le phénomène de la révolution politique exerce une attraction considérable sur les peuples latino-américains. D’une part, l’imaginaire collectif valorise l’idéalisme qui peut trouver ses échos pour guider la révolution. Selon Carlos Fuentes, auteur panaméen, « l’idée d’utopie » est au cœur de l’histoire des arts dans le continent américain comme l’affirme sa théorie du roman explicitée dans La gran novela latino-americana. D’autre part, les réussites éclatantes des révolutions, anciennes ou récentes, donnent à croire que l’idéal utopique peut être réalisé par la lutte révolutionnaire. Par exemple, la figure du grand homme Simón Bolívar hante toutes les mémoires. Principal meneur de l’émancipation de la tutelle coloniale espagnole, il facilite l’accès à l’indépendance des pays actuels que sont la Bolivie, le Pérou, l’Équateur, la Colombie et le Panama dans les années 1810 et 1820. Comme il rêve de construire les États-Unis d’Amérique latine (Patria Grande), sa biographie mythifie son génie militaire et sa clairvoyance politique. En outre, au-delà du grand homme, l’imaginaire de la révolution est aussi fondé sur la référence à des moments mythiques. En ce sens, Cuba se présente comme une île des Caraïbes dont la révolution dans la Sierra Maestra représente un modèle pour les révolutionnaires latino-américains. Contrairement à d’autres colonies, Cuba atteint son indépendance en 1898 avec le soutien des États-Unis d’Amérique. Obtenant le pouvoir en 1959 par une guerre de guérilla, les Barbudos suscitent les vocations tout en transformant l’île en point chaud de la Guerre froide. Jusqu’à l’ouverture des relations avec les États-Unis en 2014 et la mort de Fidel Castro en 2016, le moment révolutionnaire cubain participe au mythe qui séduit toute l’Amérique latine. La révolution politique attire sinon fascine les populations d’Amérique latine.

La carte de l’impérialisme des États-Unis d’Amérique en Amérique centrale

L’impérialisme des États-Unis d’Amérique en Amérique centrale

Source : Cours d’histoire

Arrivés à l’épreuve du pouvoir, les révolutionnaires ne se révèlent pas toujours capables d’œuvrer dans le sens de l’intérêt général. Certes, les révolutions latino-américaines font naître de grands espoirs à la mesure des grandes contradictions que le continent connaît. Pourtant, elles ont provoqué aussi de cruelles déceptions causées par les échecs enregistrés lors de l’épreuve du pouvoir. Les privations de libertés, les gaspillages publics ou privés, les bannissements du concert des nations sont autant de tendances auxquelles doivent faire face les régimes révolutionnaires. Le cas emblématique du Venezuela permet de mieux le comprendre. Les figures révolutionnaires du Venezuela se sont inspirées des écrits de Lénine qui justifient l’oppression des possédants de la part d’un État ouvrier (L’État et la Révolution) ou les écrits du Che Guevara sur la prise de pouvoir (Justice globale). En particulier, le général populaire Hugo Chávez manque un coup d’État par la force en 1992 tandis qu’il parvient à prendre le pouvoir par les urnes en 1999. D’emblée, il s’empresse de mettre en place un gouvernement de la « révolution bolivarienne » jusqu’à sa mort en 2013. Les principes politiques qui le guident débouchent sur dirigisme économique financé par les recettes de l’exploitation pétrolière (golfe de Maracaibo). Compte tenu du niveau élevé des cours des matières premières, au courant des années 2000, son gouvernement élabore le plan Bolivar 2000 qui inclut des mesures sociales de redistribution. En dix ans, il parvient à faire reculer de 20 points le taux de pauvreté. Cependant, son régime révolutionnaire adopte une politique répressive contre l’opposition tandis qu’il contrôle les moyens d’information à des fins de propagande. Or, la baisse des cours des matières premières des années 2010 donne lieu à des difficultés économiques où l’hyperinflation domine, la dette externe décuple et l’État peine à honorer ses échéances de remboursement. Le gouvernement de Nicolás Maduro se réalise dans la droite ligne de son prédécesseur ce qui le laisse impuissant. Face à la corruption endémique et à l’insécurité chronique, le pays connaît des troubles sociaux qui le mettent au bord de la guerre civile. Ce cas d’école constitue un avertissement quant à la dégénérescence des gouvernements révolutionnaires.

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Du fait des contradictions internes, dans ses infrastructures ou ses superstructures, l’Amérique latine connaît une situation révolutionnaire. Or, elle possède bien des références, mythiques ou réelles, qui contribuent à favoriser ce mode de changement politique. Toutefois, conquérir le pouvoir est un enjeu, exercer le pouvoir en est un autre. Sur ce point, les gouvernements révolutionnaires se sont dans bien des cas montrés inaptes à adopter une culture de gouvernement qui corresponde aux aspirations des peuples. Par conséquent, la démocratisation engagée par l’Amérique latine la mène sur une voie réformiste qui renforce sa capacité à se structurer.

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C’est pourquoi, avec le déclin des régimes révolutionnaires, ou de leurs ennemis contre-révolutionnaires, l’Amérique latine connaît une poussée réformiste dans un cadre démocratique. En raison d’une porosité idéologique, sous l’influence du catholicisme social, les conceptions et les pratiques réformistes exercent aussi leur attrait sur les peuples. Dans L’Amérique latine, Sébastien Velut souligne cette dialectique entre « démocratie et autoritarisme » alors qu’il remarque aussi que la « transition démocratique » est bel et bien enclenchée. En effet, l’activisme de la société civile permet de comprendre la volonté partagée de s’inscrire dans un jeu politique plus pacifique et plus démocratique. Ainsi, au terme de la transformation politique des années 1930 conduite par Getulio Vargas, fondateur de l’Estado novo au Brésil, les organisations syndicales sont mieux intégrées dans le système sociopolitique. De fait, « la légalité dont bénéficie le syndicalisme brésilien n’a donc pas été une conquête des ouvriers, mais un don du gouvernement » selon José Albertino Rodriguès dans la revue L’homme et la société (« L’intégration des syndicats au système sociopolitique brésilien »). Ces organisations issues de la société civile permettent la prise en compte d’opinions alternatives dans la formation des décisions publiques. Par leur pouvoir de négociation et leur mode de pression, elles contribuent à faire accepter des changements qui auraient autrement été récupérés par des forces révolutionnaires. En ce sens, la Central Única dos Trabalhadores (CUT) ou Força Sindical (FS) contribuent aux politiques réformistes des conditions de travail au Brésil. Plus significatif encore de l’échec gouvernemental de la révolution, à la faveur des processus de paix achevant les guerres civiles, les révolutionnaires d’hier finissent par devenir les réformistes d’aujourd’hui. Une fois la paix acquise, ils réintègrent la vie politique à des postes à haute responsabilité. Par exemple, Sánchez Cerén, ancien membre des FMLN, devient Président du Salvador et José Mujica, ancien membre des MLNT, devient Président de l’Uruguay. Les réorientations de ces transfuges finissent par décrédibiliser la voie révolutionnaire et légitimer la voie réformiste.

Cette poussée réformiste est la cause de politiques publiques, plus ambitieuses et plus sociales, susceptibles d’atteindre leurs objectifs élevés. En Amérique latine, le réformisme politique construit une vision de l’État développementiste qui se présente comme troisième voie dans l’opposition existant entre l’État libéral et l’État révolutionnaire. Pour Luiz Carlos Bresser-Pereira ainsi que Daniela Theuer dans la revue Recherches internationales : « L’État développementiste, dans le sens traditionnel du terme, est un État qui intervient directement dans l’économie dans le but de favoriser le développement national » (« Amérique latine : après les années néolibérales, l’État développementiste est-il de retour ? »). Cette vision de l’action publique sous-tend les stratégies de développement autocentré comme cette politique publique visant « l’industrialisation par substitution aux importations » (modèle ISI). Cette dernière orientation consiste à adopter un protectionnisme éducateur qui favorise la remontée des filières locales du secteur industriel. La constitution d’un tissu de petites et moyennes entreprises (PME), partenaires d’un champion national, permet de stimuler l’activité économique afin de conduire des politiques plus ambitieuses. C’est ce que met bien en évidence la politique de développement conduite par Luiz Inácio Lula da Silva qui est le Président du Brésil de 2003 à 2011. Comme le confirme Jean-Christophe Victor, dans Le dessous des cartes (« Quel bilan pour Lula ? »), le modèle de développement autocentré facilite l’obtention de résultats tangibles dans une conjoncture favorable. Sous le mandat du Président Lula, le taux de pauvreté passe de 25% à 7,5% de la population, la dette externe de 165 Md$ devient un crédit net de 4 Md$, et, enfin, l’ouverture internationale se précise avec le rapprochement des puissances lusophones (Mozambique, Angola) ou la dynamisation du Mercado Comum do Sul (MERCOSUR). Dans ce contexte, le choix opéré pour la voie réformiste a pu engager l’Amérique latine dans la direction du développement.

Le développement enregistré en Amérique latine favorise une capacité à réformer ses institutions ainsi qu’à s’émanciper des dominations indésirables. Au plan interne, le sous-continent latino-américain engage un train de réformes destinées à contrecarrer ses deux enjeux majeurs à savoir la corruption et l’insécurité. Contre la corruption, le Brésil présente une série de textes juridiques qui entrent en vigueur en 2014 tandis que le gouvernement de Dilma Rousseff est encore dans la tourmente. Ce groupe de textes de lois menace même d’anciens membres de l’exécutif dans le cadre de l’affaire Petrobras. Contre l’insécurité, la Colombie présente un accord de paix intégré avec les Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia (FARC) en 2016. Elle prévoit leur désarmement et leur réintégration dans la vie publique. En complément, au plan externe, le sous-continent latino-américain met en œuvre une politique étrangère qui lui permet d’atteindre davantage d’autonomie. Ainsi, la volonté de juguler l’influence des États-Unis d’Amérique dans la vie politico-administrative contraint ces derniers à faire montre d’une action plus cohérente. Car, au fond, les intérêts des agences des États-Unis d’Amérique actives dans la zone n’ont pas toujours été alignés. Dans les années 1980, en Colombie, leurs ordres de mission sont amenés à se télescoper comme l’illustre la rivalité entre la Central Intelligence Agency (CIA, anticommuniste) et la Drug Enforcement Agency (DEA, antidrogue). Tandis que la DEA est en conflit contre les grands cartels de la drogue, dont le cartel de Medellin de Pablo Escobar, la CIA soutient les paramilitaires de droite, ennemis du communisme, même s’ils se financent grâce aux narcotrafics (FARC, ELN). Dans les années 2000, avec la fin de la menace communiste, l’action des agences des États-Unis d’Amérique se recentre donc vers la lutte contre la criminalité associée au narcotrafic. Elles cherchent à mieux contrôler ce goulet d’étranglement qu’est l’Amérique centrale où elles implantent des bureaux comme pour la représentation de la DEA (Honduras, Salvador, Equateur). L’Amérique latine semble avoir appris à se structurer et à s’émanciper grâce au choix de la réforme.

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Prenant acte des échecs de la voie révolutionnaire, la voie réformiste gagne de l’ampleur en Amérique latine à la faveur de la démocratisation. Elle a permis de placer le sous-continent dans une meilleure trajectoire de développement, de modérer l’emprise de l’hyperpuissance et de façonner les intégrations régionales. Pour autant, les fondements du modèle reposent sur l’exploitation des matières premières et un modèle d’agriculture productiviste. Face à la baisse des cours des matières premières et à la concurrence accrue sur les marchés agricoles, la voie réformiste ne peut plus se targuer de ses succès socio-économiques d’autant qu’elle constate son impuissance à résoudre les difficultés fondamentales de l’Amérique latine (corruption, insécurité, inégalités). Traversant aujourd’hui une crise politico-économique, l’Amérique latine connaît des défis qui devraient s’approfondir à l’avenir.

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L’Amérique latine fait face à des crises politico-économiques qui bouleversent sa fragile stabilité ce qui relance la dialectique entre la réforme et la révolution. D’une part, le continent latino-américain est bien souvent confronté à des crises conjoncturelles qui appellent des réformes structurelles susceptibles de déstabiliser sa société. Partenaire d’un Brésil plus compétitif et plus productif, qui dévalue le « real », l’Argentine connaît une crise brutale pendant quatre années de récession de 1998 à 2002. Ceci donne lieu à un plan d’ajustement structurel imposé par le « consensus de Washington » avec une déréglementation des secteurs d’activité, une baisse des dépenses sociales ou une réduction du nombre de fonctionnaires. Ce sont autant de mesures qui sont mal acceptées par la société civile ce qui provoque des tensions sociales. Néanmoins, malgré ces efforts drastiques, l’Argentine connaît à nouveau une crise économique en 2009 en raison du contexte mondial de la crise des « subprimes ». Pour Yves Gervaise, il en irait presque d’une « malédiction argentine » (Dictionnaire de géopolitique et de géoéconomie, « Argentine »). D’autre part, l’Amérique latine traverse une crise démocratique d’ampleur inédite qui s’amplifie à mesure de la lutte contre la corruption qui est devenue endémique. « Ce rétablissement de la démocratie n’a pas débouché sur une amélioration des conditions de vie de la majorité de la population et les efforts pour améliorer les institutions publiques et le respect des droits fondamentaux n’ont guère été couronnés de succès » à cause de la corruption selon Olivier Dabène dans son Atlas de l’Amérique latine. Cette tendance régionale se retrouve dans le phénomène de démocratisation de l’Amérique centrale à partir des années 1980. Les gouvernements en place peinent à accepter les limites du jeu démocratique. Ils tentent ainsi de faire admettre une réforme constitutionnelle dans la perspective d’obtenir des mandats supplémentaires comme Oscar Arias Sanchez au Costa Rica en 2003, Manuel Zelaya au Honduras en 2009 ou Daniel Ortega au Nicaragua en 2009. En dépit de sa démocratisation et de son réformisme, l’Amérique latine connaît une phase durable de crise économico-politique qui la déstabilise en profondeur.

Cette situation de crise économico-politique se combine avec une incapacité structurelle du réformisme à atteindre les objectifs du développement durable ce qui est la marque même d’une certaine impuissance. Tout d’abord, l’Amérique latine fait face à l’enjeu du renouvellement de son modèle économique. Quand l’environnement macroéconomique se caractérise par une faiblesse des cours des matières premières (brent à 55$ en 2017), les économies qui se fondent sur la rente des matières premières connaissent des difficultés. Par conséquent, l’objectif affiché par les réformistes consiste à œuvrer dans le sens de la diversification sectorielle sinon à rechercher des relais de croissance économique. Ainsi, au lieu de la recherche de la rente, les modèles fondés sur l’investissement dans la « knowledge economy » augmentent mieux la « croissance endogène » au sens de Philippe Aghion (Économie des institutions, de l’innovation et de la croissance). Ensuite, l’Amérique latine demeure plus que jamais confrontée à la réduction des fragmentations sociales pour rendre ses sociétés plus cohésives. Non seulement elle connaît une résurgence de l’indigénisme et de l’indianisme après des siècles d’oppression qui se sont sédimentés. Contre l’Accord de libre-échange des Amériques (ALENA) de 1994, le « subcomandante » Marcos mène à la révolte les indigènes laissés-pour-compte dans l’État du Chiapas au Mexique. Mais, de surcroît, les villes latino-américaines sont fracturées par des inégalités sociales qui se traduisent en une ségrégation sociospatiale. Ainsi, à Bogota, les six strates hermétiques de la société colombienne (« estratos ») se succèdent entre le quartier nord d’Usaquen et le quartier sud de San Cristobal. Cet enjeu fort est pris au sérieux par les réformistes tant la fragmentation des sociétés augure de la venue des révolutions. Enfin, la question environnementale se pose avec une acuité de plus en plus pressante. Les grandes métropoles, dont Mexico DF ou Lima, font face à un engorgement des transports, un gaspillage de l’énergie et une pollution de l’air. Tandis que les milieux ruraux comportent des fronts pionniers qui produisent une destruction de la biodiversité et en une pollution des sols comme l’illustre le cas typique de l’Amazonas. Si la crise politico-économique est caractérisée, les insuffisances du réformisme donnent lieu à des difficultés structurelles.

La carte des villes les plus violentes du monde en 2015

Les villes les plus violentes du monde en 2015

Source : Statista

Ceci est d’autant plus fondamental que deux tendances de fond viennent limiter les tentatives du réformisme quitte à laisser craindre un basculement vers l’autoritarisme. D’une part, l’absence de maîtrise du territoire finit par nuire à la stabilité des régimes politiques. En ce sens, la guerre ouverte entre les forces de l’ordre et les cartels dans l’isthme de Tehuantepec finit par engendrer de la frustration populaire. Sur la dernière décennie de conflit ouvert, ce ne sont pas moins de 90 000 morts, sans compter les disparitions, qu’a subis la population du Mexique. Les cartels de Sinaloa, de Juarez ou de Tijuana font régner la terreur dans le nord du Mexique. L’opinion publique est si excédée et si révoltée par ces conflits qu’elle organise des manifestations sporadiques contre les politiques menées par le gouvernement d’Enrique Peña Nieto. D’autre part, il n’est pas exclu que la dynamique de mondialisation dans laquelle elle est engagée puisse imposer à l’Amérique latine de nouvelles dépendances néocoloniales qui seraient préjudiciables aux populations. De Philippe Moreau Defarges à Olivier Dollfuss, les observateurs avertis de la mondialisation des échanges savent combien elle est susceptible de polariser les territoires donc d’engendrer des conflits. En particulier, l’Amérique latine y développe une nouvelle dépendance à la Chine mondialisée avec un mode de rapports économiques qui est « tout à la fois inégalitaire (il génère une majorité surexploitée d’un côté, et une minorité très riche de l’autre), destructeur de l’environnement – monocultures intensives en pesticides, mines polluantes, déforestation, etc. – et asymétrique au niveau des échanges commerciaux » pour Frédéric Thomas dans la revue Recherches internationales (« Chine – Amérique latine : enjeux conflictuels d’une relation »). Dans ce contexte sensible, le manque de maîtrise du territoire et la dépendance envers l’étranger pourraient modifier le consensus autour de la voie réformiste en Amérique latine.

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Si l’histoire de l’Amérique latine est caractérisée par une dialectique entre la révolution et la réforme, elle paraît aujourd’hui à la croisée des chemins. La révolution a montré son inaptitude à exercer sa culture de gouvernement pour assurer la prospérité. La réforme a montré son inaptitude à résoudre ses difficultés structurelles qu’il s’agisse des inégalités sociales ou de la corruption politique. Or, face à la montée des instabilités internes et des dépendances externes, le réformisme veut s’éprouver à la hauteur du besoin de développement durable formulé par les populations. Certes, comme George Couffignal, dans L’Amérique latine est bien parti, nous pouvons affirmer qu’elle est devenue « prudente, solide, dynamique, inventive ». Le mode de résolution des crises actuelles nous permettra de conclure si l’Amérique latine s’apprête aussi à redevenir révolutionnaire ou à demeurer réformiste.

Matthieu Alfré