Discours de la méthode, Descartes | Résumé détaillé

Discours de la méthode, Descartes résumé détaillé

Le Discours de la méthode est à la fois un témoignage et une promesse.

Descartes y raconte comment il a trouvé « la vraie méthode pour parvenir à la connaissance de toutes les choses dont (mon) esprit serait capable », et il s’engage à en faire bon usage pour cultiver sa raison et progresser dans la vérité.

Premier texte publié du philosophe, le discours, dont le titre complet est Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, paraît à Leyde (centre-ouest des Pays-Bas) en juin 1637… sans nom d’auteur.

Comme Descartes a suivi l’affaire Galilée (condamné en 1633 par l’Église), il préfère « avancer masqué »[1]. En plus de l’anonymat, il purge son texte des thèses physiques qui pourraient chagriner les autorités religieuses et il évite les développements métaphysiques. Il est d’autant plus prudent qu’il écrit en français (plutôt qu’en latin), ce qui promet son texte à une large audience potentielle.

Son but est donc de promouvoir sa méthode sans prendre de gros risques.

Historiquement, le Discours de la méthode sert à accompagner 3 autres essais qui sont des cas pratiques de la méthode dans 3 sciences différentes : 1° La Dioptrique (optique), 2° Les Météores (météorologie), et 3°La Géométrie (géométrie).

Et pourtant, il est devenu le manifeste de la philosophie cartésienne.

Descartes y fonde l’unité des sciences en une science universelle. Il ambitionne d’élever tout le savoir humain de la simple probabilité au niveau de fiabilité des mathématiques qui, si elles sont vaines par l’abstraction absolue de leur objet, doivent inspirer au philosophe la rigueur de leur méthode.

Le Discours de la méthode est divisé en 6 parties :

Première partie du Discours de la méthode

Le bon sens et la méthode

Le point de départ de Descartes est le bon sens.

Qu’est-ce que le bon sens ? C’est la capacité à distinguer le vrai du faux – autrement dit, le bon sens équivaut à la raison.

Tout le monde a naturellement cette capacité ; mais le problème, c’est qu’on pense en être si bien pourvu qu’on ne prend pas la peine de la cultiver :

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont.

L’autre problème, c’est qu’on n’applique pas le bon sens. On baigne dans une multitude d’opinions parce qu’on ne les examine jamais avec méthode, et plus particulièrement parce qu’on ne fait pas l’effort de définir les choses.

La méthode de Descartes est un chemin.

Pour illustrer l’importance de la méthode, Descartes reprend la métaphore du chemin de Sénèque[2] : réfléchir sans méthode, c’est comme se précipiter en changeant sans cesse de direction – on ne risque pas d’arriver quelque part. Rien ne sert donc d’aller vite si on n’est pas sur le bon chemin.

Cette image correspond d’ailleurs à l’étymologie du mot « méthode » : il vient du grec μέθοδος / methodos formé à partir du nom commun ὁδός / hodos, qui signifie… « chemin ».

Que Descartes propose une méthode ne signifie pas qu’il est plus intelligent que les autres. C’est plutôt une histoire de circonstances : il a eu la chance, dès sa jeunesse, de rencontrer les idées qui l’ont mis sur le chemin des principes qui mènent à la vérité.

Il a changé lui-même en élaborant sa méthode. Il a acquis une conscience aiguë de l’amplitude de l’erreur humaine. Il sait bien qu’il peut se tromper, donc il se méfie de lui-même comme des autres ; il cultive « la défiance » pour éviter « la présomption ».

Mais surtout, il a décidé de se consacrer à la philosophie authentique, et il est déjà content de ses progrès. Il regarde les hommes « d’un œil de philosophe », convaincu de la vanité des entreprises qui ne participent pas de la recherche de la vérité.

Il ne prétend pas que sa méthode soit universelle, il raconte sa vie et sa pensée pour avoir un feedback du public :

Ainsi, mon dessein n’est pas d’enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j’ai tâché de conduire la mienne.

Descartes fait le modeste (pour l’instant) : il dit raconter seulement une « histoire », une « fable » dans laquelle des choses sont à prendre, d’autres à laisser. Il espère juste que son discours sera au moins utile à une minorité.

Le Discours de la méthode et la vie de Descartes

Comme l’a déjà dit Descartes, l’élaboration de sa méthode est étroitement liée à sa vie. En fait, il a cherché, puis trouvé la solution à son propre problème – et il s’est avéré qu’elle pouvait servir à beaucoup de monde.

Quel était ce problème ?

Il a perdu son temps à se cultiver inutilement.

Avide de savoir, il a énormément lu, mais il n’en a tiré aucune connaissance qui soit digne de ce nom. Et plus il lisait, plus il réalisait l’ampleur de son ignorance (c’est le paradoxe classique de la connaissance).

Il était d’autant plus déçu qu’il était dans une « Grande École », le fameux collège Henri-IV de La Flèche (dans la Sarthe), le premier internat des jésuites, qui verra aussi passer le philosophe écossais David Hume le siècle suivant.

Collège Henri-IV de La Flèche Descartes

Dans le Discours de la méthode, il critique la pédagogie de sa « Grande École » en faisant mine de lui trouver des avantages.

Si les maths sont très utiles dans leurs applications pratiques valorisées par les jésuites, la philosophie telle qu’elle est enseignée est uniquement tournée vers la recherche d’une vaine gloire ; elle « donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses, et se faire admirer des moins savants ».

Aucune doctrine, aucune idéologie ne séduit Descartes, qui préfère donc garder l’esprit libre.

Par exemple, il n’hésite pas à s’intéresser aux sciences occultes – alchimie, astrologie, magie, etc. – qu’il appelle pourtant « les mauvaises doctrines » parce qu’elles consistent fondamentalement, de son point de vue, à prétendre savoir plus qu’on ne sait.

Sa ligne, c’est qu’il faut tout examiner, au moins de manière préventive :

Il est bon de les avoir toutes examinées, même les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de connaître leur juste valeur et se garder d’en être trompé.

En clair, il lit – avec méfiance – tout ce qui lui tombe sous la main. Mais avec le recul, il trouve que la lecture n’est pas forcément profitable en elle-même.

D’un côté, elle est une conversation avec les meilleurs esprits :

La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée, en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées.

De l’autre, elle s’apparente aussi à un voyage – seulement, à trop voyager, on devient étranger à son pays, à son époque, voire à la réalité elle-même. Descartes n’est pas le premier ni le dernier à dire que l’excès de lecture nuit au jugement, comme l’illustrent les romans dont les personnages inspirent des ambitions folles[3].

Descartes a l’intuition de la vérité

L’important n’est pas d’accumuler le savoir, mais de mettre en ordre la pensée, ce que Descartes compare à la digestion.

Mettre en ordre la pensée selon Descartes

Aucune espèce de discipline – pas même la rhétorique – n’est nécessaire pour avoir des « pensées claires et intelligibles ». Descartes n’a rien contre la théologie, il pense simplement – en tout cas il écrit… – que la vérité divine est au-dessus de ses forces intellectuelles.

Seules les mathématiques donnent l’exemple d’une méthode fiable :

Je me plaisais surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de l’évidence de leurs raisons ; mais je ne remarquais point encore leur vrai usage, et, pensant qu’elles ne servaient qu’aux arts mécaniques, je m’étonnais de ce que, leurs fondements étant si fermes et si solides, on n’avait rien bâti dessus de plus relevé.

En comparaison, tout le savoir philosophique est douteux ; et par conséquent, toutes les « sciences » fondées sur la philosophie sont elles aussi douteuses.

Descartes remet en cause l’autorité de la tradition.

Une fois ses études finies, il décide de voyager pour accumuler les expériences. Il se délivre alors de beaucoup d’erreurs en constatant la diversité des mœurs.

Il se rend compte que c’est le contact avec la réalité, c’est-à-dire les effets tangibles des idées qui permettent d’évaluer leur valeur :

Il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité, dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l’événement le doit punir bientôt après, s’il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant les spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d’autre conséquence, sinon que peut-être il en tirera d’autant plus de vanité qu’elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu’il aura dû employer d’autant plus d’esprit et d’artifice à tâcher de les rendre vraisemblables.

Il écrira d’ailleurs un peu plus tard dans une lettre au médecin hollandais Plempius que si la mécanique (la science qui étudie le mouvement des corps) n’a pas été contaminée par la philosophie, c’est parce qu’elle est soumise au critère de la réussite.

À un moment, il en a marre de voyager. Il juge qu’après avoir étudié les livres (1ère étape), il a suffisamment étudié « le livre du monde » (2ème étape).

Il est temps, pour Descartes, d’étudier « en soi-même » (3ème étape).

Deuxième partie du Discours de la méthode

Le Poêle[4] de Descartes

Un jour de 1619, alors que Descartes est en Allemagne avec l’armée du duc Maximilien de Bavière pour la guerre de Trente Ans[5], il se retrouve tout seul dans une pièce chauffée  – l’hiver commençait – et il se met à méditer pour élaborer sa méthode.

Le poêle de Descartes

Il commence par réaliser qu’il vaut mieux repartir de zéro. En effet, s’il s’appuie sur les réflexions d’autres penseurs, il risque de reprendre leurs erreurs. Il veut que sa méthode ait la cohérence pure des bâtiments qui sont l’œuvre d’un seul et unique architecte, ou encore des sociétés dont les règles ont été conçues par un seul et unique législateur (comme Sparte avec Lycurgue).

Ce choix lui fait dire que le raisonnement d’un homme de bon sens est supérieur à toutes les sciences humaines :

Les sciences des livres, au moins celles dont les raisons ne sont que probables, et qui n’ont aucunes démonstrations, s’étant composées et grossies peu à peu des opinions de plusieurs diverses personnes, ne sont point si approchantes de la vérité que les simples raisonnements que peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se présentent.

Il file la métaphore du bâtiment : s’émanciper des préjugés, c’est comme reconstruire une ville après l’avoir détruite.

Descartes précise toutefois, en reprenant l’image des chemins de montagne de Montaigne et Charron[6], que cette « table rase » ne convient pas forcément en politique, où on perdrait à se priver des solutions existantes forgées par l’histoire.

La raison d’être de la méthode

Pourquoi Descartes cherche-t-il une méthode ?

Parce qu’il a besoin de la vérité pour conduire sa vie :

Et je crus fermement que, par ce moyen, je réussirais à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissais que sur de vieux fondements, et que je ne m’appuyasse que sur les principes que je m’étais laissé persuader en ma jeunesse, sans avoir jamais examiné s’ils étaient vrais.

Ce faisant, il mêle les deux conceptions traditionnelles de la philosophie qui « s’affrontent » et alternent dans l’histoire de la pensée, la philosophie comme discours/science, et la philosophie comme mode de vie.

La science et la sagesse sont donc liées à ses yeux.

L'union de la science et de la sagesse selon Descartes

Les hommes ordinaires n’ont ni l’une ni l’autre.

D’après Descartes, on rencontre deux types d’esprits dans le monde :

  1. ceux qui ont confiance en eux-mêmes, mais qui réfléchissent trop vite ;
  2. ceux qui, parce qu’ils n’ont pas confiance en eux-mêmes, préfèrent suivre les opinions des autres (auxquels ils font confiance).

Du coup, un homme seul peut tout à fait trouver des idées profondes qui ont échappé à tout un peuple.

Tant qu’il va lentement, il ira sûrement :

Comme un homme qui marche seul et dans les ténèbres, je me résolus d’aller si lentement, et d’user de tant de circonspection en toutes choses, que, si je n’avançais que fort peu, je me garderais bien, au moins, de tomber.

Sa méthode permettra « d’augmenter par degrés la connaissance ».

La fameuse méthode du discours : « EDOV »

Descartes réalise que même les sciences prétendument les plus fiables ne suffisent pas pour atteindre le niveau de certitude auquel il aspire.

En effet, la logique aristotélicienne est faillible ; la géométrie et l’algèbre fatiguent l’esprit sans le cultiver. Il faut donc une méthode qui combine les avantages des trois sans reprendre leurs défauts.

Ça s’annonce compliqué… c’est pourquoi Descartes prévoit de se concentrer sur quelques principes simples qu’il pourra suivre rigoureusement – plutôt que de multiplier les règles comme dans la logique aristotélicienne.

Il résume donc sa méthode à 4 règles successives :

  1. la règle d’évidence, qui signifie qu’il ne faut pas se contenter de la vraisemblance ou de la probabilité : « Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle : c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention[7] ; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. » ;
  2. la règle de décomposition : « Le second, de diviser chacune des difficultés que j’examinerais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre. » ;
  3. la règle de l’ordre, qui demande d’aller du simple au complexe : « Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés ; et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. » ;
  4. la règle de la vérification, selon laquelle on doit inspecter tous les éléments d’une longue déduction pour ne rien oublier : « Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre. ».

Je propose d’appeler cette méthode « EDOV » pour Évidence – Décomposition – Ordre – Vérification.

En gros, il s’agit de commencer par ce qui est à la fois évident et simple, puis de transposer le raisonnement mathématique (quel que soit le domaine de la connaissance humaine).

Cette démarche permet d’appliquer sa raison partout, car elle repose sur l’hypothèse de l’unité du savoir humain, elle-même déduite de l’unité du bon sens.

Descartes affirme qu’en la mettant en pratique, il a fait d’énormes progrès en seulement deux trois mois.

À cette époque, il avait déjà l’ambition de rendre la philosophie plus fiable, mais à 24 ans, il était encore trop jeune[8]. Il avait besoin de réfléchir davantage en utilisant sa méthode et d’engranger plus d’expérience.

Troisième partie du Discours de la méthode

Descartes prolonge encore la métaphore du bâtiment : si on a détruit sa maison pour la reconstruire, on a, à court terme, un problème de logement.

La métaphore du bâtiment dans le Discours de la méthode

C’est pareil pour sa méthode. Une fois rejetées toutes les idées qui ne passent pas le filtre de la règle d’évidence, il ne lui reste pas grand-chose pour conduire sa vie, et il risque d’être dans l’hésitation permanente en doutant systématiquement.

Il élabore donc une « morale par provision », c’est-à-dire des règles temporaires à suivre en attendant d’en découvrir de meilleures grâce à sa méthode.

Cette morale consiste en 4 maximes :

  1. suivre les conventions de la société où il vit, soit une maxime de conformisme : « La première était d’obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grâce d’être instruit dès mon enfance, et me gouvernant, en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées, et les plus éloignées de l’excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j’aurais à vivre. » ;
  2. agir fermement une fois qu’il a pris sa décision, soit une maxime de fermeté : « Ma seconde maxime était d’être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m’y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées. » ;
  3. adapter ses désirs à la réalité, soit une maxime de réalisme : « Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune et à changer mes désirs que l’ordre du monde ; et généralement, de m’accoutumer à croire qu’il n’y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées, en sorte qu’après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est, au regard de nous, absolument impossible. » ;
  4. choisir soigneusement la meilleure activité pour sa vie, ce qu’on peut appeler une maxime d’engagement : « Pour conclusion de cette morale, je m’avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu’ont les hommes en cette vie, pour tâcher à faire choix de la meilleure. »

Une fois qu’il a élaboré sa méthode, Descartes sort de l’isolement et se remet à échanger avec les hommes – mais en pur spectateur. De temps en temps, il consacre quelques heures aux mathématiques ou à une autre science dure en appliquant « EDOV ».

Il considère que ce mode de vie était plus efficace pour découvrir la vérité que de passer son temps à lire ou à fréquenter le monde littéraire.

Il explique sa grande prudence spéculative par la volonté de ne pas tomber dans la même erreur que Bacon, lequel a cru fonder la science sur la méthode expérimentale. Cependant, à cause de cette attitude, les gens se sont mis à croire qu’il avait façonné une philosophie spéciale.

En 1628, il s’établit en Hollande pour méditer dans la paix et la solitude.

Quatrième partie du Discours de la méthode

La 1ère vérité de la méthode

Armé de sa méthode, Descartes se met en quête de vérités.

Il se met alors à douter de tout : c’est ce qu’on appelle le doute « hyperbolique ».

Pource qu’alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse, comme absolument faux, tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point, après cela, quelque chose en ma créance, qui fût entièrement indubitable.

Il se méfie à l’égard :

  • des sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher ;
  • des démonstrations, si solides paraissent-elles ;
  • de la capacité à distinguer la réalité et le rêve.

Mais il n’est pas possible de douter absolument de tout.

Descartes ne veut pas qu’on le confonde avec les sceptiques « qui ne doutent que pour douter ». Lui ne doute pas dans le vide, mais pour arriver à ses propres conclusions.

Fondamentalement, l’exercice même du doute rend une chose certaine : « Mais aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie, que je cherchais. ».

« Je pense donc je suis. » dans le Discours de la méthode

Autrement dit, penser c’est être.

En menant le doute à sa dernière extrémité, Descartes conclut que l’homme est une substance pensante.

À ses yeux, cette vérité implique aussi que l’âme est distincte du corps et qu’elle est plus facile à connaître (dualisme du corps et de l’esprit).

Descartes est sûr de lui, mais les lecteurs ne comprendront pas, à partir de cet exposé très bref, comment déduire l’immatérialité de l’âme du doute.

L’existence de Dieu et la vérité

Comme Descartes a critiqué précédemment la scolastique, il demande la permission d’en employer la terminologie.

Voici comment il démontre clairement l’existence de Dieu :

  • puisque l’homme a des perfections, il les tire forcément d’un être plus parfait que lui, lequel ne peut être autre que Dieu ;
  • or, l’existence d’un Être parfait est incluse dans l’idée même de cet être à l’instar i) de la valeur de la somme des angles d’un triangle (180°) dans l’idée même de triangle, ou encore ii) de l’équidistance des points d’un cercle par rapport au centre dans l’idée même de cercle.

Cette démonstration est censée suffire, mais Descartes approfondit quand même pour convaincre les sceptiques.

La sensibilité n’est pas nécessaire pour trouver la vérité : l’existence de Dieu constitue une certitude métaphysique, c’est-à-dire que c’est impossible de concevoir les choses autrement. Elle est même plus certaine que l’existence du monde matériel, laquelle est une certitude morale (i.e. suffisante pour conduire sa vie).

Descartes estime que c’est Dieu qui rend possible la vérité.

En effet, la clarté vient de la perfection divine, l’obscurité du néant[9]. Quand des idées sont claires et distinctes, elles sont en cela vraies et parfaites ; donc elles ont nécessairement une origine divine – ce qui confirme leur vérité. En revanche, les pensées fausses sont la marque de l’imperfection de l’homme.

La connaissance de Dieu et de l’âme (les objets traditionnels de la métaphysique) valide ainsi les critères de la clarté et de la distinction.

Du coup, peu importe qu’on rêve, tant que les idées qu’on conçoit sont claires et distinctes. L’éveil est certes plus propice à la découverte de la vérité, mais un géomètre peut très bien inventer un théorème dans son sommeil.

Cinquième partie du Discours de la méthode

L’autocensure de Descartes

Descartes dit avoir découvert des lois naturelles et des vérités très utiles et importantes grâce à sa méthode, mais il ne dévoile pas tous ses résultats pour ne pas susciter la controverse. Rendu craintif par la condamnation de Galilée, il avait déjà renoncé à publier Le Monde ou Traité de la lumière la même année, dont il résume les idées « acceptables » dans le Discours de la méthode.

Par prudence, il décrit donc la matière en évoquant un monde « nouveau » afin de ne pas heurter le récit de la Genèse. Il le fait aussi sans recourir aux concepts de la scolastique (formes substantielles et qualités réelles).

Il rappelle qu’il ne prétend pas remettre en cause le dogme religieux :

Toutefois, je ne voudrais pas inférer de toutes ces choses, que ce monde ait été créé en la façon que je proposais ; car il est bien plus vraisemblable que, dès le commencement, Dieu l’a rendu tel qu’il devait être.

Il rattache sa théorie à la doctrine scolastique de la création continuée, selon laquelle la création est continue parce que Dieu agit constamment sur le monde pour le préserver.

Descartes coche les cases avant d’évoquer la surface de ses idées personnelles.

La théorie de l’homme de Descartes

Dans la conception cartésienne du corps humain, la chaleur du cœur est le principe unique de toutes les fonctions biologiques. Après avoir pratiqué la dissection pendant une dizaine d’années, Descartes a échafaudé une théorie dans laquelle le fonctionnement mécanique du cœur est semblable à celui d’une horloge.

S’il est reconnaissant à William Harvey d’avoir découvert la circulation sanguine, il affirme toutefois que le médecin anglais s’est trompé en imaginant que la contraction du cœur soit à l’origine du flux sanguin.

Pour lui, la circulation sanguine est l’œuvre des « esprits animaux » :

Les esprits animaux sont les particules – strictement matérielles – les plus subtiles et les plus agitées du sang, produites par la dilatation du sang sous l’effet de la chaleur du cœur. Elles passent du cœur au cerveau par les carotides. Les esprits animaux circulent aussi dans les nerfs jusqu’aux muscles, dont ils causent les mouvements, en les gonflant par accumulation et en les contraignant ainsi à se contracter.

En fait, estime Descartes, le corps humain n’est rien d’autre qu’un automate particulièrement sophistiqué.

Cela ne surprendra pas ceux qui, parmi ses contemporains, se sont déjà intéressés au fonctionnement d’une machine, ou qui ont essayé d’en fabriquer :

Ce qui ne semblera nullement étrange à ceux qui, sachant combien de divers automates, ou machines mouvantes, l’industrie des hommes peut faire, sans y employer que fort peu de pièces, à comparaison de la grande multitude des os, des muscles, des nerfs, des artères, des veines, et de toutes les autres parties qui sont dans le corps de chaque animal considéreront ce corps comme une machine, qui, ayant été faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée, et a en soi des mouvements plus admirables, qu’aucune de celles qui peuvent être inventées par les hommes.

Après, on pourra toujours distinguer un homme et un automate qui ont la même apparence parce qu’une machine est incapable de s’adapter parfaitement à son environnement comme un être humain. En effet, l’homme est doté de la raison, lui, ce qui transparaît tout particulièrement quand il s’exprime – par la parole, en général, mais aussi par des signes, comme chez les sourds-muets.

En revanche, l’animal est assimilable à une machine : c’est la fameuse théorie de « l’animal-machine ».

La théorie de l'animal-machine dans le Discours de la méthode

Certains animaux sont certes bien meilleurs que les hommes pour effectuer certaines actions, mais cette supériorité particulière ne signifie pas qu’ils ont de l’esprit. En réalité, leur fonctionnement, combien sophistiqué, est entièrement déterminé, parce qu’ils ne font que répondre à des stimuli. Comment pourrait-il en être autrement : ils n’ont ni âme ni raison.

Avec cette théorie, Descartes s’oppose notamment à Montaigne, qui avait affirmé qu’il y a moins de différence entre les animaux les plus intelligents et les hommes les plus stupides qu’entre les hommes les plus stupides et les hommes les plus intelligents[10].

L’équivalence de l’homme et de l’animal est tout bonnement impossible, sinon il ne se passerait rien après la mort – or, l’âme humaine est immortelle.

Sixième partie du Discours de la méthode

La responsabilité du chercheur de vérité

Non seulement l’affaire Galilée lui a fait peur, mais Descartes n’a jamais vraiment eu envie d’écrire des livres :

[…] mon inclination, qui m’a toujours fait haïr le métier de faire des livres, m’en fit incontinent trouver assez d’autres pour m’en excuser.

Seulement, le chercheur de vérité a une responsabilité à l’égard de l’humanité. En étudiant la physique, Descartes a découvert que ses lois pouvaient servir « le bien général de tous les hommes », notamment en contribuant au progrès de la médecine.

Tous les chercheurs devraient donc l’imiter en publiant leurs résultats.

La perspective de la publication a 2 autres avantages :

  1. ça crée une pression à la qualité : « On regarde toujours de plus près à ce qu’on croit devoir être vu par plusieurs, qu’à ce qu’on ne fait que pour soi-même, et souvent les choses qui m’ont semblé vraies lorsque j’ai commencé à les concevoir, m’ont paru fausses lorsque je les ai voulu mettre sur le papier […] » ;
  2. ça permettra aux générations suivantes de poursuivre la recherche : « Il est bon d’omettre les choses qui apporteraient peut-être quelque profit à ceux qui vivent, lorsque c’est à dessein d’en faire d’autres qui en apportent davantage à nos neveux. »

Descartes compare la quête de la vérité à la guerre : chaque progrès stimule un peu plus le cercle vertueux de la victoire, mais il est difficile de rebondir après un échec. À 41 ans, il pense qu’il a le temps d’aller au bout de ses recherches, même s’il a peur de perdre du temps à cause des controverses.

Pourquoi Descartes « la joue perso »

C’est vrai qu’il existe une intelligence collective ; qu’on peut trouver la vérité à plusieurs, en échangeant, en examinant les idées et en progressant ainsi ensemble – mais ça n’a jamais marché avec Descartes.

L’expérience que j’ai des objections qu’on me peut faire, m’empêche d’en espérer aucun profit : car j’ai déjà souvent éprouvé les jugements, tant de ceux que j’ai tenus pour mes amis, que de quelques autres à qui je pensais être indifférent, et même aussi de quelques-uns dont je savais que la malignité et l’envie tâcheraient assez de découvrir ce que l’affection cacherait à mes amis ; mais il est rarement arrivé qu’on m’ait objecté quelque chose que je n’eusse point du tout prévue, si ce n’est qu’elle fût fort éloignée de mon sujet ; en sorte que je n’ai quasi jamais rencontré aucun censeur de mes opinions, qui ne me semblât ou moins rigoureux, ou moins équitable que moi-même.

Descartes ne croit pas à la vertu épistémologique du débat.

D’après lui, quand chacun essaie de faire prévaloir son point de vue, il ne tient plus qu’à la vraisemblance et il perd de vue la vérité. On est toujours un avocat dans un débat, alors qu’il faut se faire juge pour trouver la vérité.

Descartes critique la disputatio.

C’est là une critique en creux de la méthode scolastique de la disputatio (la confrontation de thèses opposées sur une même question), qu’on pratiquait dans les universités médiévales pour éprouver les opinions. Or, cette méthode est foncièrement corrompue en ce qu’elle s’attache à la vraisemblance, la source de la gloire philosophique, et non pas à la vérité.

Allergique à la dimension collective du progrès du savoir, Descartes estime que c’est l’auteur même des idées qui les communique le mieux, parce que tous les autres risquent de les déformer :

Je ne m’étonne aucunement des extravagances qu’on attribue à tous ces anciens philosophes, dont nous n’avons point les écrits, ni ne juge pas, pour cela, que leurs pensées aient été fort déraisonnables, vu qu’ils étaient des meilleurs esprits de leurs temps, mais seulement qu’on nous les a mal rapportées.

D’ailleurs, les commentateurs des grands philosophes sont nuls. Ils sont comme des aveugles qui tirent leurs adversaires dans une cave pour se battre. Ils ne voient pas, donc ils veulent faire de l’obscurité la condition commune.

Pour Descartes, trouver les vérités par soi-même grâce à une méthode fiable sera toujours plus efficace que de les recevoir d’un professeur.

Contre ceux qui ne croient qu’à la contagion des idées, il affirme que ses thèses sont purement et simplement sorties de sa raison – ce qui en fait les plus anciennes qu’il soit possible de concevoir (puisqu’elles sont inscrites dans la raison même).

Je ne me vante point aussi d’être le premier inventeur d’aucunes, mais bien que je ne les aie jamais reçues, ni pource qu’elles avaient été dites par d’autres, ni pource qu’elles ne l’avaient point été, mais seulement pource que la raison me les a persuadées.

Descartes ne veut pas de disciples au sens traditionnel du terme, car, à ses yeux, un vrai disciple doit être capable de retrouver les principes par lui-même.

L’importance de l’expérience

Plus on avance dans la connaissance, plus les expériences sont nécessaires.

Descartes expérimente simplement, en 3 étapes :

  1. il identifie les causes premières dans le monde matériel ;
  2. il examine les effets les plus ordinaires de ces causes ;
  3. il essaie de les rattacher à des principes qu’il a postulés, ce que le résultat de l’expérience doit confirmer ou infirmer.

Il est un peu embêté parce qu’il ne peut pas mener toutes les expériences lui-même. Pour sa part, il préfère rémunérer des artisans pour l’assister, parce que ceux qui veulent l’aider bénévolement lui font perdre son temps.

C’est aussi – bien sûr – une question d’argent, et la publication du Discours de la méthode n’est pas étrangère au besoin de trouver de généreux donateurs.

Descartes et son lectorat

Descartes ne cherche pas la gloire, il veut être tranquille.

Alors pourquoi écrit-il ?

C’est tout d’abord, précise-t-il de manière peu convaincante, pour dissiper le préjugé selon lequel il aurait quelque chose à cacher. C’est surtout – semble-t-il – pour obtenir une aide extérieure qui lui permettra d’accélérer le rythme de ses recherches, car il veut consacrer le restant de ses jours à faire progresser la médecine.

En clair, Descartes a besoin de thune.

C’est peut-être pour cette raison qu’il soigne la relation avec ses lecteurs. En bon pédagogue – lui qui ne veut pas de disciples –, il les invite à bien prêter attention à l’enchaînement logique des idées dans ses démonstrations, et il leur propose même d’envoyer leurs objections à son libraire.

C’est peut-être aussi pour cette raison qu’il écrit ce qui ressemble quand même, quoi qu’en disent les spécialistes[11], à un ouvrage de vulgarisation. Le Discours de la méthode est relativement court, accessible et séduisant pour de potentiels mécènes : c’est un peu une synthèse superficielle et politiquement correcte des thèses de Descartes.

Mais surtout, il écrit en français plutôt qu’en latin, la langue scientifique et académique de l’époque, parce qu’il s’adresse en priorité à l’homme de bon sens :

Si j’écris en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu’en latin, qui est celle de mes précepteurs, c’est à cause que j’espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure, jugeront mieux de mes opinions, que ceux qui ne croient qu’aux livres anciens. Et pour ceux qui joignent le bon sens avec l’étude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne seront point, je m’assure, si partiaux pour le latin, qu’ils refusent d’entendre mes raisons, pource que je les explique en langue vulgaire.

En s’adressant à tous ceux qui n’ont pas reçu d’instruction, Descartes prend le parti du bon sens contre celui de l’autorité, de la raison contre la mémoire.

 


[1] La devise de Descartes était larvatus prodeo : « j’avance masqué ».

[2] Dans La vie heureuse.

[3] C’est notamment l’idée mise en scène par Cervantes dans Don Quichotte.

[4] Un poêle est une chambre chauffée.

[5] Série de conflits armés qui a déchiré l’Europe de 1618 à 1648.

[6] « En même façon que les grands chemins, qui tournoient entre des montagnes, deviennent peu à peu si unis et si commodes, à force d’être fréquentés, qu’il est beaucoup meilleur de les suivre que d’entreprendre d’aller plus droit, en grimpant au-dessus des rochers, et descendant jusques au bas des précipices. »

[7] Le poids des préjugés.

[8] Descartes a 41 ans à la publication du Discours de la méthode.

[9] Descartes fait référence à la thèse médiévale traditionnelle de la convertibilité entre l’être et le vrai (ens et verum convertuntur), en vertu de laquelle le faux se caractérise par le manque.

[10] Dans l’Apologie de Raymond Sebond.

[11] Ils soulignent que Descartes refuse de développer ses thèses les plus radicales en langue vulgaire.

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