Le Manuel d’Épictète | Résumé détaillé

Le Manuel d'Épictète | Résumé détaillé

Le Manuel d’Épictète est une des plus célèbres sources du stoïcisme.

Il s’agit d’un résumé, constitué par le disciple Flavius Arrien, des cours que le philosophe donnait à Nicopolis d’Épire (Grèce actuelle).

L’objectif était d’en faire un compagnon permanent, un livre qu’on ait toujours sur soi et qu’on puisse consulter en toute circonstance.

Voici ce qu’en dit le philosophe Simplicius (Ve-VIe siècles après J.-C.) :

C’est une arme de combat qu’il faut toujours avoir à sa portée, et dont il faut que ceux qui veulent bien vivre soient toujours prêts à se servir.

Les maximes du Manuel s’adressent à un jeune disciple qui n’est pas encore philosophe.

La vie d’Épictète

Un esclave stoïque

Pour comprendre les idées d’Épictète, il est essentiel de savoir qu’il a été un esclave. Ce n’est pas pour rien que l’étymologie grecque de son nom, Epíktêtos, signifie « serviteur ».

Il est né à Hiérapolis (Turquie actuelle) en 50 après J.-C. dans une famille d’esclaves.

Hiérapolis, lieu de naissance de l'esclave Épictète

Il a longtemps servi Epaphrodite, un ancien esclave affranchi par Néron – Epaphrodite a d’ailleurs aidé l’empereur à se suicider (en lui enfonçant une épée dans la gorge).

On pourrait imaginer que cet homme éprouve un peu d’empathie à l’égard de la condition dont il est sorti, mais la nature humaine ne cessera jamais de décevoir.

Boiteux dès son plus jeune âge, Épictète devait en plus subir la brutalité de son maître.

Il la supportait fort bien, avec un stoïcisme inné. On raconte qu’un jour Epaphrodite voulut essayer un instrument de torture sur la jambe de son esclave (pour s’amuser ?), et que celui-ci le prévint, avec un sourire stoïque, qu’il allait la casser. Ce qui devait arriver arriva, et le futur philosophe ajouta « Ne t’avais-je pas dit que tu allais la casser ? ».

Si cette anecdote est peut-être une légende, elle montre à quel point les stoïciens valorisent la résistance.

Une star du stoïcisme

Epaphrodite n’était pas un salaud intégral. En tout cas, il faut croire qu’il a été impressionné par l’esprit de son esclave, puisqu’il a décidé de lui faire suivre les leçons du stoïcien Caius Musonius Rufus, qui avait ouvert une école à Rome.

Une fois affranchi, Épictète devient donc un philosophe professionnel.

Il fait partie de ceux pour lesquels la philosophie est avant tout un mode de vie. Impécunieux, célibataire, et sans famille, il laisse sa maison grande ouverte, estimant qu’il n’y a rien à voler – mais il estime mal.

Après que l’empereur romain Domitien bannit les philosophes d’Italie en 89, Épictète part enseigner à Nicopolis d’Épire (Grèce actuelle).

Nicopolis, la ville où enseignait Épictète

Et alors, la roue tourne : Épictète devient une star de la philosophie.

La jeunesse romaine se déplace en nombre pour écouter ses leçons. La sobriété de son éloquence, la simplicité pédagogique de ses exemples et de ses images font une profonde impression sur son auditoire.

Certains auditeurs se passionnent même pour sa personne. À sa mort, un riche Romain achète pour la somme de 3 000 drachmes la lampe d’argile qui avait remplacé la lampe de fer à laquelle des délinquants avaient trouvé de la valeur (dans la maison grande ouverte).

On ignore les conditions de sa mort, mais il a vécu longtemps en menant une existence en tout point conforme à sa doctrine.

Le Socrate du stoïcisme

On compare volontiers Épictète à Socrate (-470, -399).

Épictète était un peu le Socrate du stoïcisme

Le rapprochement vaut surtout pour la forme :

  • le philosophe stoïcien pose beaucoup de questions, ce qui fait penser à la maïeutique socratique;
  • il manie lui aussi l’ironie pour donner plus de force à son propos ;
  • il s’exprime lui aussi dans la langue du peuple, avec des images simples et familières.

Sur le plan biographique, tous deux sont d’extraction populaire : Socrate était le fils d’un ouvrier et d’une sage-femme, et des rumeurs disaient que c’était une famille d’esclaves.

Enfin, l’un comme l’autre n’ont rien écrit.

Ce sont les disciples Platon et Xénophon qui ont transmis – peut-être en les transformant – les idées de Socrate à la postérité ; de même, c’est le disciple d’Épictète Flavius Arrien qui a publié les notes de cours de Nicopolis.

C’est que, comme le père de la philosophie, Épictète considérait que la pratique est plus importante que la théorie. À la dialectique rigoureuse des premiers stoïciens, il a préféré donner l’exemple de la valeur morale de la doctrine dans son attitude quotidienne.

Résumé du Manuel d’Épictète

Ce qui dépend de nous

Le Manuel d’Épictète commence avec la formule culte du détachement :

Il y a des choses qui dépendent de nous ; il y en a d’autres qui n’en dépendent pas.

Il faut plus précisément distinguer :

  • les choses « libres » au sens où elles dépendent de nous, où elles nous « appartiennent » : ce sont notamment les jugements, les tendances, les désirs, les aversions ;
  • les choses « serves » au sens où elles ne dépendent pas de nous et ne nous appartiennent pas vraiment : ce sont notamment le corps, la richesse, la célébrité, ou encore le pouvoir.

Cette distinction est la clé de la liberté et du bonheur. Après, il faut faire de gros efforts, s’armer de patience, et y aller progressivement.

Ce qui dépend de nous dans le Manuel d'Épictète

Épictète donne une technique mentale de détachement en 2 étapes :

  1. réaliser que la pensée ne correspond pas à la réalité (par exemple, que ce n’est pas la pluie qui rend triste, mais le dérèglement émotionnel) ;
  2. se demander si la réalité en cause est dans sa marge de manœuvre, et si ce n’est pas le cas, se dire « Ça ne me concerne pas. ».

Accepter de ressentir de l’aversion pour ce qui relève de l’ordre des choses (par exemple, la maladie, la mort, ou la pauvreté), c’est accueillir le malheur à bras ouverts.

Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur ces choses.

La pratique du détachement

Comment s’entraîner au détachement ?

Étant donné qu’on tend à désirer ce qui ne dépend pas de nous, mieux vaut supprimer absolument le désir quand on se met à la philosophie – il est trop difficile, pour un novice, de maîtriser ses désirs.

À part cette solution radicale, Épictète prêche la modération :

Borne-toi seulement à tendre vers les choses et à t’en éloigner, mais légèrement, avec réserve et modération.

Il donne aussi quelques astuces pratiques.

Le détachement selon Épictète

Pour se détacher d’une chose, il faut la ramener mentalement à sa réalité matérielle, la dépouiller de tous les sentiments qu’on y a investis :

Si tu aimes une marmite, dis-toi : « C’est une marmite que j’aime. » Car, si elle vient à se casser, tu n’en seras pas troublé. Si tu embrasses ton enfant ou ta femme, dis-toi que c’est un être humain que tu embrasses ; car, s’il meurt, tu n’en seras pas troublé.

Épictète prône aussi la visualisation négative, un exercice popularisé par Sénèque.

Il s’agit de se préparer mentalement à l’action en prévoyant les problèmes à venir. Le philosophe donne l’exemple des bains publics. On connaît bien leurs inconvénients : la promiscuité, la vulgarité, voire la violence des usagers – il faut donc visualiser ces embarras, les vivre à l’avance en esprit afin de les supporter facilement s’ils surviennent.

Dans la pratique du détachement, l’apprenti philosophe passera par 3 stades :

  1. au début, comme tout homme ignorant, il cherchera des boucs émissaires ;
  2. quand il commencera à s’instruire, il s’en prendra à lui-même ;
  3. une fois parfaitement instruit, il n’accusera plus personne.

Épictète prend en exemple la sérénité de Socrate par rapport à la mort.

Le bonheur stoïcien

Épictète explique la quête du bonheur avec l’allégorie de l’escale : on peut descendre du navire pour aller chercher de l’eau, pour trouver un coquillage ou un oignon, mais on ne doit pas cesser de penser au navire – dont le trajet symbolise l’ordre de la nature – et on ne doit pas manquer l’appel du capitaine.

l’allégorie de l’escale dans le Manuel d'Épictète

Il en déduit qu’on peut bien avoir une femme et des enfants, mais que ce n’est pas le plus important pour être heureux.

Voici le secret du bonheur :

Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux.

Le détachement stoïcien surtout est mis à l’épreuve en cas d’accident et de maladie. L’enjeu est de réaliser que ces calamités nuisent au corps, mais pas à l’âme.

Voici la technique en 2 temps pour résister à l’adversité du monde :

  1. identifier la force qui pose problème ;
  2. identifier sa propre force qui peut s’y opposer (par exemple, la tempérance contre la séduction, l’endurance contre la fatigue, ou encore la patience contre la vulgarité).

S’agissant de ce que l’on a, Épictète conseille de sortir du paradigme de la propriété. Dans l’existence, toute possession est par essence précaire et temporaire, c’est pourquoi il vaut mieux se voir comme un locataire.

En réalité, on ne perd jamais ; on rend.

La métaphore de l'hôtel d'Épictète

Le philosophe illustre ce paradigme avec la métaphore de l’hôtel : il faut jouir de tout comme on jouit du séjour dans un hôtel, en ayant conscience du caractère précaire et temporaire de la jouissance.

Toute richesse est précaire, et aucune ne compensera jamais le trouble de l’âme :

Il vaut mieux mourir de faim, exempt de peine et de crainte, que de vivre dans l’abondance avec le trouble dans l’âme.

La liberté stoïcienne

Pour conformer sa volonté à la nature et rester impassible, il faut forcément négliger les choses extérieures à l’âme.

On peut commencer à s’entraîner avec les petites choses, telle la lumière en fer qu’Épictète s’est fait dérober.

Applique-toi à ce que tu peux.

Le but est d’avoir le même état d’esprit lorsqu’un malheur arrive à autrui et lorsqu’il nous arrive.

La mort ne dépend pas de nous selon Épictète

À la fin, on doit intégrer que la mort ne dépend pas de nous :

Si tu veux que tes enfants, ta femme et tes amis vivent toujours, tu es un sot.

La véritable liberté est à ce prix : ne jamais désirer ou redouter ce qui dépend d’autrui.

Épictète illustre la maîtrise du philosophe avec l’allégorie du festin :

Souviens-toi que tu dois te comporter comme dans un festin. Le plat qui circule arrive-t-il à toi ? Tends la main et prends modérément. Passe-t-il loin de toi ? Ne le recherche pas. Tarde-t-il à venir ? Ne jette pas de loin sur lui ton désir, mais patiente jusqu’à ce qu’il arrive à toi. Sois ainsi pour tes enfants, ainsi pour ta femme, ainsi pour les charges publiques, ainsi pour la richesse, et tu seras un jour digne d’être le convive des Dieux. Mais si tu ne prends rien de ce que l’on te sert, si tu le considères avec indifférence, tu seras alors non seulement le convive des Dieux, mais tu deviendras aussi leur collègue. C’est en faisant ainsi que Diogène, Héraclite et leurs semblables ont mérité d’être justement appelés ce qu’ils étaient : des êtres divins.

Le philosophe se caractérise donc par une indépendance qui tranche avec les intérêts et les passions de l’homme ordinaire. Il est si détaché qu’il ne compatit qu’en apparence – s’il partage la souffrance d’autrui, ce n’est jamais du fond de l’âme.

Épictète le compare aussi à un acteur :

Souviens-toi que tu es comme un acteur dans le rôle que l’auteur dramatique a voulu te donner : court, s’il est court ; long, s’il est long. S’il veut que tu joues un rôle de mendiant, joue-le encore convenablement. Fais de même pour un rôle de boiteux, de magistrat, de simple particulier. Il dépend de toi, en effet, de bien jouer le personnage qui t’est donné ; mais le choisir appartient à un autre.

La métaphore de l'acteur dans le Manuel d'Épictète

Si on se conforme à la volonté de la nature, alors les augures perdent leur valeur, car quoi qu’elles prédisent, on l’acceptera et on s’y soumettra.

La véritable liberté vaut plus que n’importe quel statut social :

Tu ne voudras pas être stratège, prytane ou bien consul, mais libre. Or, il n’y a qu’un chemin pour y atteindre, le mépris des choses qui ne dépendent pas de nous.

Le philosophe, un modèle de maîtrise de soi

La maîtrise de soi est cruciale dans le programme d’Épictète.

La maîtrise de soi dans le Manuel d'Épictète

L’aspirant philosophe doit garder plusieurs choses à l’esprit :

  • il faut toujours se rappeler que ce n’est pas autrui qui nous met en colère, mais nous-même ;
  • il ne faut jamais oublier la mort : « Que la mort, l’exil et tout ce qui paraît effrayant soient sous tes yeux chaque jour ; mais plus que tout, la mort. » ;
  • il faut avoir le sens de la mission et persévérer : « Attache-toi à ce qui te paraît le meilleur, comme si Dieu t’avait désigné pour ce poste. Souviens-toi que, si tu persévères, ceux mêmes qui d’abord se moquaient de toi t’admireront plus tard. Mais, si tu te laisses abattre, tu te rendras doublement ridicule. ».

La philosophie n’est pas une affaire d’apparence ni d’honneur – elle n’a rien à voir avec les choses qui ne dépendent pas de nous.

Ainsi, l’orgueil est légitime si et seulement s’il nous appartient vraiment. On peut par exemple s’enorgueillir de son usage des idées, mais pas de posséder un beau cheval. Autrement dit, l’esprit est le seul objet légitime d’orgueil.

À ceux qui reprochent au philosophe sa passivité, Épictète rétorque qu’ils méconnaissent le bénéfice de l’influence stoïcienne dans la société. En effet, le sage stoïcien est un modèle pour tous, il diffuse une mentalité favorable à la vie collective.

En restant modeste et sûr, on est toujours utile à ses amis et sa patrie.

Le philosophe stoïcien reconnaît la valeur du mérite, de telle sorte qu’il ne cherche jamais à obtenir des avantages gratis. Il sait bien, par exemple, qu’une invitation à dîner coûte toujours des compliments.

Le réalisme d’Épictète

Épictète recommande de toujours examiner les tenants et aboutissants d’un projet avant de l’entreprendre :

Tu veux vaincre aux Jeux Olympiques ? Et moi aussi, par les Dieux ! car c’est un noble triomphe. Mais examine les antécédents et les conséquents de ce projet, et alors seulement entreprends-le. Il faut te discipliner, régler ta nourriture, t’abstenir de friandises, faire des exercices forcés et réglés selon l’heure, la chaleur, le froid, ne pas boire de l’eau froide ni de vin à tout hasard ; bref, il faut te livrer à ton entraîneur comme à un médecin. Ensuite, dans l’arène, il faut creuser la terre, quelquefois se démettre une main, se tordre la cheville, avaler force poussière, parfois aussi être fouetté, et, après tout cela, être vaincu.

Le focus selon Épictète

Il ne faut pas non plus se disperser (c’est le focus dont parlent les gourous de entrepreneuriat) :

Tantôt tu seras athlète, tantôt gladiateur, puis rhéteur, ensuite philosophe, et jamais rien de toute ton âme. Mais, tel un singe, tu imiteras tout spectacle que tu verras, et l’une après l’autre chaque chose te plaira.

Quelle que soit son ambition, on a intérêt à la considérer de manière réaliste avant de s’y engager. Par exemple, un jeune homme doit évaluer les propriétés athlétiques de son corps s’il veut devenir athlète.

Pour ce qui est de la philosophie, on en sous-estime la difficulté :

Crois-tu qu’en te rendant philosophe tu pourras semblablement manger, pareillement boire, avoir les mêmes désirs, les mêmes aversions ? Il faut veiller, peiner, se séparer des siens, souffrir le mépris d’un jeune esclave, être raillé par les premiers venus, avoir en tout le dessous, dans les honneurs, dans les charges publiques, devant les juges et dans la moindre affaire.

Encore plus que pour toute autre ambition, il est impossible d’être en même temps philosophe ET autre chose :

Il faut que tu sois un seul homme, ou bon ou mauvais. Il faut cultiver, ou le gouvernement de toi-même ou les choses du dehors, t’appliquer aux choses intérieures ou aux choses extérieures, c’est-à-dire tenir le rôle de philosophe ou de particulier.

La règle d’Épictète, c’est de s’engager exclusivement dans des entreprises dont le succès dépend de nous.

Les devoirs de l’homme

Pour Épictète, ce sont les rapports humains qui dictent les devoirs.

Les devoirs filiaux selon Épictète

On a des devoirs filiaux à l’égard de son père, des devoirs fraternels à l’égard de son frère, des devoirs de voisinage à l’égard de ses voisins. Par extension, on doit également suivre les coutumes de sa patrie.

En matière religieuse, il faut reconnaître la sagesse des dieux et se soumettre entièrement à eux. Cette soumission ne demande pas pour autant de raisonner en termes de bien et de mal. En fait, le mal n’existe pas dans le monde.

Épictète conseille plus généralement de choisir un modèle lorsqu’on est seul, puis de s’y conformer quand on est en société :

Fixe-toi dès à présent un modèle et un type que tu suivras, lorsque tu seras seul avec toi-même, et que parmi les hommes tu te trouveras.

D’un côté, il faut se comporter avec décence en public – par exemple en se retenant de se goinfrer lors d’un dîner – mais de l’autre, il ne faut pas tenir compte de l’opinion collective à propos d’une action qu’on a longtemps méditée.

On peut bien aller au théâtre, mais on doit résister à la catharsis :

Il n’est pas nécessaire d’aller beaucoup au théâtre. Si l’occasion quelquefois le requiert, ne parais te soucier de rien autre que de toi-même, c’est-à-dire, désire simplement que seules arrivent les choses qui doivent arriver, et que seul soit vainqueur celui qui doit vaincre. Ainsi, tu ne seras pas troublé. Abstiens-toi totalement de crier, de rire de tel acteur, de beaucoup t’émouvoir. Une fois sorti, ne parle pas trop de ce qui s’est passé, car tout ceci ne se rapporte pas à ton amendement. Autrement, il serait évident que le spectacle t’a passionné.

Les hommes sages doivent faire sentir aux femmes, par nature enclines à la séduction, qu’ils les aiment réservées.

La méthode d'Épictète pour aborder un homme célèbre

Épictète donne une méthode pour se préparer mentalement à rencontrer un homme qui a un statut élevé :

  1. imaginer comment un philosophe modèle (par exemple Socrate ou Zénon) se comporterait en ces circonstances ;
  2. appliquer la visualisation négative, c’est-à-dire imaginer que la rencontre se passe très mal.

La tolérance est une dimension importante de la sagesse. Le philosophe voit le bon côté des gens ; il se garde de les juger trop vite, sans connaître leurs raisons d’agir.

L’éthique de la parole

Comment s’exprimer sagement ?

Épictète donne une série de consignes :

  • parler uniquement de ce qui est nécessaire, et toujours en peu de mots ;
  • ne jamais blâmer, louer ou comparer les hommes ;
  • rire avec modération et éviter l’humour (par essence vulgaire) ;
  • refuser de prêter serment ;
  • ne pas répondre à la vulgarité (l’idéal étant d’éviter les personnes vulgaires) ;
  • ne pas mettre avant son expérience, parce que c’est généralement désagréable pour les interlocuteurs ;
  • ne pas tomber dans l’obscénité, la condamner discrètement chez les autres.

L'éthique de la parole dans le Manuel d'ÉpictèteIl faut supporter la critique. Plutôt que de se défendre, la meilleure manière d’y répondre, c’est d’aller dans le même sens pour montrer qu’on a bien conscience de ses propres limites – par exemple en disant « J’ai bien d’autres défauts que tu as oubliés. ».

Il faut aussi supporter que quelqu’un se trompe, parce que ce faisant il se nuit à lui-même.

Enfin, on doit parler en sachant que l’éloquence ne vaut pas mieux que la richesse – l’une comme l’autre ne sont pas dans l’âme, le siège de toute véritable valeur.

De tels raisonnements ne sont pas cohérents : « Je suis plus riche que toi, donc je te suis supérieur. — Je suis plus éloquent que toi, donc je te suis supérieur. » Mais ceux-ci sont cohérents : « Je suis plus riche que toi, donc ma richesse est supérieure à la tienne. — Je suis plus éloquent que toi, donc mon élocution est supérieure à la tienne. » Mais tu n’es toi-même, ni richesse, ni élocution.

L’éthique du corps

Pour Épictète, les soins du corps sont légitimes s’ils sont utiles.

Qu’il s’agisse de l’alimentation, des vêtements, ou du confort domestique, la juste mesure est celle de la stricte utilité. Ce qui est bon est donc ce qui suffit – l’ostentation et le luxe sont parfaitement inutiles.

la métaphore de la chaussure d'Épictète

Le philosophe illustre sa position avec la métaphore de la chaussure : si on arrive à marcher, c’est que la chaussure suffit, qu’elle remplit sa fonction. À ses yeux, il faut appliquer le même principe pour tout ce qui relève du corps.

Si les soins du corps sont accessoires, c’est parce que ceux de l’esprit sont essentiels :

C’est un signe d’incapacité mentale que de constamment s’occuper de ce qui concerne le corps, comme de donner trop de temps à la gymnastique, au manger, au boire, aux fonctions excrétives, aux choses de l’amour. Mais il ne faut faire tout cela qu’accessoirement, et tourner vers l’esprit toute son attention.

Épictète donne une astuce pour résister aux plaisirs du corps :

  1. imaginer la désillusion qui succède à la jouissance (soit encore une forme de visualisation négative) ;
  2. imaginer le plaisir durable de la victoire sur le désir.

S’il prêche la modération sexuelle, il demande aussi de ne pas s’en prévaloir pour donner des leçons de morale aux autres :

Quant aux plaisirs de l’amour, autant que faire se peut, garde-toi pur avant le mariage ; mais, une fois engagé, prends ta part à ce qui est permis. Ne sois point toutefois arrogant envers ceux qui en usent, ne les blâme pas et ne te prévaux pas partout de ne point en user.

Le sens de la philosophie

Épictète a une vision pratique de la philosophie.

Elle ne relève pas du discours, elle n’est pas une discipline intellectuelle. Il ne sert à rien de réussir à comprendre les idées obscures d’un théoricien comme Chrysippe – seule vaut l’application des préceptes (« cela seul est glorieux »).

Être philosophe, ce n’est pas se contenter de parler des maximes ; c’est surtout les appliquer et illustrer leurs effets par l’exemple. La légendaire humilité de Socrate était plus efficace, en termes d’influence, que tous ses discours.

Le philosophe authentique « attend tout profit et tout dommage de lui-même. […] Il se défie de lui-même comme d’un ennemi dont on redoute les pièges ».

Le sage agit toujours en vertu d’un principe inviolable.

C’est ainsi que Socrate est devenu Socrate, en ne portant, en toute circonstance, son attention sur rien autre que sur la raison. Quant à toi, si tu n’es pas encore Socrate, tu dois vivre comme si tu voulais être Socrate.

Diogène le cynique dans le Manuel d'ÉpictèteAprès, le mode de vie philosophique ne doit pas trouver son énergie dans la vanité. Épictète condamne par exemple l’attitude de Diogène le cynique, qui embrassait ostensiblement les statues de marbre en plein hiver pour s’exercer à supporter le froid.

À quoi reconnaît-on un philosophe en devenir ?

Signes de celui qui progresse : il ne blâme personne, il ne loue personne, il ne se plaint de personne, il n’accuse personne, il ne dit rien de lui-même comme de quelqu’un d’importance ou qui sait quelque chose. Quand il est embarrassé et contrarié, il ne s’en prend qu’à lui-même. Quand on le loue, il rit à part soi de celui qui le loue ; et, quand on le blâme, il ne se justifie pas.

Il faut donc faire peu de cas de sa réputation :

Quoi qu’on dise de toi, n’y fais pas attention, car cela ne dépend plus de toi.

Comme Épicure, Épictète invite à ne pas différer la quête de la sagesse :

Tu n’es plus un jeune homme, mais un homme fait. Si maintenant tu te négliges et deviens nonchalant, si tu ajoutes toujours les délais aux délais, si tu renvoies d’un jour à l’autre le soin d’être attentif à toi-même, tu oublieras que tu n’avances pas, et tu continueras à vivre et à mourir comme un homme vulgaire.

Le problème, c’est que l’on s’applique généralement à la philosophie dans l’ordre inverse de celui qui convient.

Pour Épictète, il faut procéder par étapes :

  • d’abord appliquer les maximes ;
  • ensuite les démontrer ;
  • enfin expliquer les démonstrations des maximes.

La postérité du Manuel d’Épictète

Le Manuel d’Épictète a eu une grande influence jusqu’à aujourd’hui.

Ses idées sont notamment passées dans la tradition chrétienne :

  • elles ont été adaptées par Saint Nil du Sinaï (fin du IVe-début du Ve siècle) pour définir le mode de vie des ermites du mont Sinaï ;
  • elles ont aussi inspiré la règle de saint Benoît, un genre de constitution pour la vie monastique rédigée au VIe siècle.

L'influence du Manuel d'Épictète sur la tradition chrétienneLe Manuel d’Épictète a été traduit plusieurs fois en français dès le XVIe siècle, et il a notamment fait une profonde impression sur Pascal.

De manière plus générale, ses préceptes simples se révèlent utiles, quelle que soit l’époque, lorsque les repères de l’existence individuelle sont balayés par des circonstances adverses. L’homme peut alors puiser dans le stoïcisme une résistance insoupçonnée.

La recette d’Épictète est intemporelle : on trouve un sentiment de liberté et de bonheur en concevant une sagesse supérieure qui gouverne les choses, puis en y adhérant.

Les idées clés du Manuel d’Épictète

  • Il faut savoir distinguer les choses qui dépendent de nous, dites « libres », et celles qui ne dépendent pas de nous, dites « serves ».
  • Le bonheur stoïcien repose sur la pratique du détachement à l’égard de tout ce qui ne relève pas exclusivement de l’âme.
  • La véritable liberté réside dans la maîtrise de soi dont est capable un philosophe accompli.
  • Quelle que soit l’entreprise, il faut s’y engager seulement après l’avoir méditée avec réalisme et en projetant de s’y consacrer entièrement, sans se disperser.
  • La sagesse demande de s’exprimer avec parcimonie, en évitant la vulgarité et en ménageant les sentiments des interlocuteurs.
  • Les soins du corps doivent se limiter à la plus stricte utilité.
  • La philosophie n’est pas une science, mais un mode de vie encadré par des principes de sagesse.

 

2 réponses

  1. Travail très intéressant, alliant simplicité et exaustivité, très soucieux de sa lisibilité. On
    sent une véritable empathie pédagogique à l’ égard du lecteur

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